Entrevue avec Michel Griffon - Pour une agriculture écologiquement intensive

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
En France, 20 % des agriculteurs ont amorcé la transition de l’agriculture productiviste vers une agriculture écologiquement intensive.
Photo: Agence France-Presse (photo) Mychèle Daniau En France, 20 % des agriculteurs ont amorcé la transition de l’agriculture productiviste vers une agriculture écologiquement intensive.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’agriculture écologique est un type de production qui exige patience, intelligence et connaissances. Mais les efforts qu’on mettra à la réaliser permettront de nourrir la planète tout en la gardant en bon état. Michel Griffon dénonce les ravages opérés par l’agriculture productiviste et propose, donc, une solution de rechange : l’agriculture écologiquement intensive.


Dans son livre intitulé Nourrir la planète. Pour une révolution doublement verte (Paris, Odile Jacob, 2006), Michel Griffon, économiste, agronome et directeur général adjoint de l’Agence nationale de la recherche (ANR), en France, prône une transition de l’agriculture productiviste à l’agriculture écologiquement intensive. Une production moins coûteuse, moins polluante, consommatrice de moins de carburant, tout en ne rognant pas les rendements.

 

En quoi l’agriculture productiviste a-t-elle failli ?


Je ne dirais pas qu’elle a failli, mais plutôt qu’elle a atteint ses limites. En termes de rendement, elle a atteint un plafonnement. Ensuite, elle s’avère très coûteuse, en intrants, en énergie, notamment le pétrole, et on sait que ça va encore augmenter dans les prochaines années, notamment en engrais et en produits phytosanitaires. Enfin, d’un point de vue environnemental, la pollution en nitrates est devenue importante. Elle contribue également à l’effet de serre parce qu’elle dépense beaucoup de carburants et parce qu’elle est basée sur le labour en profondeur, qui favorise les émissions de dioxyde de carbone et de méthane…

 

C’est donc une agriculture d’une autre époque ?


Elle est encore de notre époque ! Elle s’est constituée progressivement après la Seconde Guerre mondiale, à une époque où l’énergie n’était pas chère et où nous ne connaissions pas les phénomènes de pollution. Elle est allée de plus en plus vers la monoculture, en limitant le nombre de variétés sur un même sol, ce qui a eu pour conséquence directe la réduction de la biodiversité. Quant à l’élevage, qui se fait à partir de grain, il est très coûteux en sol. Pensez qu’il faut cinq kilos de céréales et d’oléagineux pour produire un kilo de viande ! D’où l’utilisation de plus en plus grande de l’espace forestier, en particulier l’Amazonie. Sans compter que les ruminants sont des animaux dont les émissions de gaz à effet de serre sont importantes… Voilà juste quelques-unes des limites de cette agriculture…


Quelles sont les solutions de rechange à cette agriculture productiviste ?


Elles sont de plusieurs sortes. Vous avez par exemple l’agriculture raisonnée, qui consiste à réduire les doses d’engrais et de produits phytosanitaires sans trop réduire les rendements et en maintenant les revenus, en les augmentant même, puisqu’il y a un certain gaspillage au niveau de l’agriculture productiviste. Le problème, c’est qu’elle réduit la production. Elle ne répond donc pas aux besoins croissants en matière d’alimentation à l’échelle mondiale. À l’autre bout du spectre, vous avez l’agriculture biologique, qui répond à des cahiers des charges précis conçus en réaction à l’agriculture intensive. Zéro engrais et zéro produit phytosanitaire. Ça rassure les consommateurs, mais, même s’il y a eu des améliorations technologiques ces dernières années, ça réduit de manière marquée les rendements.

 

Comment peut-on améliorer ces rendements ?


En utilisant mieux les fonctionnalités des écosystèmes. Il faut exploiter les processus biologiques et écologiques à des fins productives. Par exemple, en utilisant des insectes auxiliaires qui vont être des prédateurs de ravageurs et se substituer aux insecticides. Le maïs, dans le sud-ouest de la France, est attaqué par un papillon, la pyrale. Les chenilles de ce papillon sont attaquées par des miniguêpes, qui les tuent et qui limitent ainsi l’emploi de pesticides. Quand c’est bien mené, ça a une efficacité équivalente, d’où des rendements relativement équivalents.


C’est donc également le principe de l’agriculture écologiquement intensive que vous défendez…


Il s’agit d’une intensification qui ne se fait pas à partir d’intrants chimiques, mais de processus écologiques et biologiques. À la différence de l’agriculture biologique, on ne renonce pas complètement aux produits chimiques et aux antibiotiques dans l’élevage, mais on les utilise de manière subsidiaire, quand c’est nécessaire et que l’on n’a pas de solution de rechange naturelle. Ça passe par exemple par le fait de renoncer au labour parce que celui-ci est onéreux, qu’il émet des gaz à effet de serre et qu’il détruit la vie des sols, donc leur fertilité organique. Mais on ne peut pas y renoncer du jour au lendemain. Il faut commencer par apprendre à tuer les mauvaises herbes autrement que par le labour…

 

C’est une remise en cause de toutes les pratiques conventionnelles…


Chaque geste posé doit être réfléchi. Le producteur doit toujours se demander s’il n’y a pas une solution biologique. Ça demande de la patience, de l’intelligence et des connaissances. C’est beaucoup plus facile de sortir un pulvérisateur quand on rencontre un insecte ravageur !

 

Est-ce que les agriculteurs commencent à faire cet effort ?


Ça ne va pas se faire du jour au lendemain. En France, 20 % des agriculteurs ont amorcé la transition, c’est-à-dire qu’ils ont adopté au moins une solution écologique. Si je prends le cas de la miniguêpe pour lutter contre la pyrale dans les champs de maïs, ils sont 60 % à utiliser cette technique. Ils sont également de plus en plus nombreux à éviter le labour en profondeur et à opter pour un labour superficiel. C’est un premier pas. Sur le plan mondial, il y a de nombreux pays où la transition n’a pas démarré. Mais le Brésil, par exemple, est un très bon élève. Quant à l’Amérique du Nord, le non-labour est une tradition aussi bien aux États-Unis que dans les grandes plaines céréalières du Canada.


Comment l’agriculture écologique peut-elle nourrir les 9 milliards de personnes censées peupler la terre d’ici 2050 ?


Sous nos latitudes, il y a au départ une perte de rendement, qui se stabilise par la suite. Sous les tropiques humides, il y a même un accroissement des rendements tant les écosystèmes sont propices. Il n’y a que dans les régions plus sèches que ce type d’agriculture souffrirait d’un manque d’efficacité. Nous avons fait des calculs et, oui, nous pouvons affirmer que nous pourrions nourrir la planète avec l’agriculture écologiquement intensive, tout en préservant des forêts. Mais c’est certain que le succès serait encore plus assuré si les Occidentaux changeaient leurs habitudes alimentaires, notamment en réduisant la quantité de viande qu’ils consomment… ce qui aurait aussi des répercussions favorables sur leur état de santé par ailleurs.