Pour la parité dans les lieux de pouvoir

Les femmes occuperaient 17,8 % des postes de hauts dirigeants dans les sociétés constituant le classement Financial Post 500 en 2010.
Photo: La Presse canadienne (photo) Nathan Denette Les femmes occuperaient 17,8 % des postes de hauts dirigeants dans les sociétés constituant le classement Financial Post 500 en 2010.

Le gouvernement du Québec veut persuader les sociétés québécoises cotées en Bourse d’ouvrir toute grande la porte de leur conseil d’administration aux femmes.

La ministre de la Condition féminine, Agnès Maltais, croise les doigts pour que les femmes occupent 20 % des postes d’administrateur dans cinq ans, 30 % dans 10 ans et 40 % dans 15 ans.


Écartant l’idée de fixer des quotas de femmes dans les CA, elle s’est rangée vendredi derrière la « Table des partenaires » en soutenant sans réserve son « approche incitative ».


Les femmes occupent environ 15 % des sièges autour des tables des CA des 50 plus grandes sociétés québécoises cotées en Bourse. Plus du quart de celles-ci ne comptaient aucune femme. « C’est très peu, a souligné Mme Maltais, à l’occasion d’une conférence de presse. Elles sont aussi, les femmes, sous-représentées [dans] les postes de haute direction. Et c’est là le premier bassin potentiel pour aller chercher des membres de conseil d’administration. »


En effet, les femmes occupaient 17,8 % des postes de hauts dirigeants dans les sociétés constituant le classement Financial Post 500 en 2010.

 

Valeur ajoutée


Aux yeux de la ministre de la Condition féminine, la parité entre les hommes et les femmes dans les « lieux de pouvoir » est à la fois une « question de représentativité démocratique » et « une question d’économie ». En ouvrant la porte de leur CA aux femmes, les dirigeants d’entreprise prennent une « bonne décision de gestion », a répété Mme Maltais, s’appuyant notamment sur une analyse du Conference Board du Canada. « [Celui-ci] souligne la valeur ajoutée qu’apportent les femmes dans leur conseil d’administration : une plus grande transparence, une meilleure communication avec les parties prenantes, une plus grande attention à l’innovation, […] un élargissement des domaines d’intérêt, ainsi qu’une plus grande indépendance du conseil d’administration », a énuméré Mme Maltais.


« Il y a du chemin à faire », a poursuivi Monique Jérôme-Forget, coprésidente de la « Table des partenaires influents ». La Table des partenaires influents a été formée en janvier 2012 par son ancienne collègue, Christine Saint-Pierre, pour proposer des moyens concrets pour augmenter le nombre de femmes dans les conseils d’administration, mais également dans les équipes de direction, ainsi que pour « promouvoir l’objectif fixé et susciter l’adhésion à celui-ci ». Elle a survécu à la transition entre les gouvernements libéral et péquiste.


Tous les membres de la Table se sont rangés derrière l’approche incitative, laissant Monique Jérôme-Forget seule au chevet de l’approche impérative. L’approche impérative consiste notamment à fixer un seuil de femmes dans les CA des entreprises et à les contraindre à dévoiler leur plan de match pour l’atteindre. « J’étais la seule sur dix », a précisé l’ancienne élue.


Néanmoins, Mme Jérôme-Forget défendra sur toutes les tribunes à la fois la Stratégie d’action de la Table des partenaires et l’idée de contraindre les compagnies à faire appel à suffisamment de femmes pour combler 40 % des sièges de leur CA. «J’ai d’lair d’une schizophrène, mais je ne le suis pas, a-t-elle lancé. Je veux que les gens n’oublient pas l’objectif de 40 %. »

 

Quotas féminins


Jacynthe Côté (chef de la direction de Rio Tinto Alcan), Isabelle Hudon (présidente de la Financière Sun Life, Québec), Hubert T. Lacroix (président-directeur général de CBC/Radio-Canada) et Monique Leroux (présidente et chef de la direction du Mouvement Desjardins) étaient notamment opposés à l’introduction de quotas féminins obligatoires.


Pour l’autre coprésident de la Table des partenaires, Guy Saint-Pierre, l’établissement de tels quotas serait ni plus ni moins la « pire chose qui pourrait arriver pour les femmes ». « [Exiger] d’avoir immédiatement un [certain] nombre de femmes, on risque d’avoir la soeur, la cousine du président de la compagnie ou du “Chairman of the Board”. », a-t-il déclaré. « C’est qu’il y en a qui […] ne sont pas préparées pour atteindre cette tâche-là. […] Nous devons nous assurer que nous attirons les meilleurs candidats pour faire la tâche. »


Les propos de M. Saint-Pierre n’ont pas manqué de faire sursauter quelques personnes dans la salle de la tour de la Bourse, dont la présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne. « Cette idée que quand on met un quota, on embauche des femmes qui ne sont pas compétentes me semble un peu dépassée », a-t-elle dit.


D’ailleurs, la parité homme-femme a été atteinte sans trop d’encombres au sein des CA des 22 sociétés d’État visées par la Loi sur la gouvernance des sociétés d’État.


Si elle accueille favorablement la Stratégie esquissée par la Table des partenaires, Mme Miville-Dechêne juge qu’« il ne faut pas non plus mettre ça [l’idée des quotas] aux poubelles ». Tout comme l’idée que les gestionnaires de fonds d’investissement publics pressent les entreprises dans lesquelles ils investissent à faire un pas de plus vers la parité homme-femme. « Quand le gouvernement finance des entreprises, il peut poser ses conditions. Parmi celles-ci, pourquoi n’y aurait-il pas l’embauche de femmes, [l’atteinte] de pourcentages de femmes dans les CA ? », a proposé Mme Miville-Dechêne.


Selon l’ancien président et chef de la direction du Groupe SNC-Lavalin, M. Saint-Pierre, « Il faut tenter de briser » les réseaux de contacts traditionnels - composés très majoritairement d’hommes - dans le milieu des affaires.

 

« Hommes qui pensent à des hommes »


L’ancienne ministre des Finances et présidente du Conseil du trésor appelle pour sa part à « contrer une culture qui fait généralement appel à des hommes ». « Ça fait depuis les années 80 qu’il y a autant de femmes que d’hommes dans les universités. [Mais] il y a beaucoup d’hommes qui pensent à des hommes. Il y a un bassin de talents qui est inutilisé », a déploré Monique Jérôme-Forget.


Malgré les mesures incitatives de la Table des partenaires, « quelques déviants » persisteront à lever le nez sur les offres de candidature de femmes, parce qu’elles sont des femmes. « Il ne faut pas se laisser distraire par des déviants », a-t-elle affirmé.


La ministre Agnès Maltais gardera un oeil sur les différentes initiatives mises sur pied dans le milieu des affaires québécois pour accroître la proportion de femmes au sein de leurs instances. « Je vais suivre de près les travaux de la Table dans la prochaine année. Nous serons en mesure de voir si le milieu des affaires emboîte le pas, si les efforts portent leurs fruits ou si d’autres actions sont nécessaires pour accélérer la progression des femmes dans les lieux de décision de sociétés québécoises cotées », a-t-elle promis.


Par ailleurs, la Table des partenaires a proposé la remise de prix à des compagnies s’étant distinguées lors d’un événement annuel. Et pourquoi pas des prix Démeritas ? s’est interrogée Mme Miville-Dechêne. « Les entreprises accordent une grande valeur à leur réputation », a-t-elle souligné. Elle a déjà une idée de lauréat en tête : Metro. À peine deux femmes siègent sur le CA de la compagnie. « J’ai été ébahie ! »