Philanthropes de l’innovation

«La recherche et développement reçoit du financement public, mais les entreprises se retrouvent à l’étape de la commercialisation avec si peu de ressources financières qu’elles y renoncent trop souvent et vendent simplement leurs innovations à d’autres», note Andrée-Lise Méthot, fondatrice et associée directeure de Cycle Capital.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «La recherche et développement reçoit du financement public, mais les entreprises se retrouvent à l’étape de la commercialisation avec si peu de ressources financières qu’elles y renoncent trop souvent et vendent simplement leurs innovations à d’autres», note Andrée-Lise Méthot, fondatrice et associée directeure de Cycle Capital.

Le plus grand problème des entreprises québécoises en technologies propres n’est pas de trouver des idées originales, mais de ne pas se les faire voler aussitôt débarquées sur les marchés d’exportation, déplorent des experts.

« Avant même d’être un problème d’argent, c’est un problème d’éducation », a expliqué mardi dans un entretien téléphonique au Devoir Louis Carbonneau, consultant en propriété intellectuelle basé à Seattle, sur la côte ouest des États-Unis, et conseiller stratégique auprès du fonds de capital de risque en technologies propres québécois Cycle Capital. « La plupart des entreprises québécoises ne comprennent pas l’importance de convertir leurs innovations technologiques en propriété intellectuelle. Lorsqu’elles s’attaquent aux marchés internationaux, notamment aux États-Unis qui sont leur premier marché d’exportation, elles sont un peu comme le gars qui irait jouer au hockey sans équipement en pensant participer à un tournoi amical et qui découvrirait, une fois rendu sur la glace, qu’on joue avec contact dans cette ligue-là. »


Longtemps chez le géant américain de l’informatique Microsoft, le juriste québécois en a vu, des entrepreneurs qui croyaient avoir entre les mains un bijou promis à un grand avenir commercial ou à une juteuse offre d’acquisition jusqu’au moment où ont commencé à pleuvoir sur eux les poursuites pour violation de brevet, où tout le monde s’est mis à les copier et où d’autres qu’eux ont commercialisé les applications les plus payantes de leurs idées. « L’innovation sans protection de la propriété intellectuelle revient au même que de faire de la philanthropie. »


Les facteurs intangibles sont aujourd’hui au coeur des modèles d’affaires de presque toutes les entreprises, rappelle Louis Carbonneau. Leur gestion et leur protection s’avèrent un enjeu particulièrement important dans le domaine des technologies propres parce qu’on y est tout de suite confronté à des géants mondiaux, comme Siemens et Veolia, disposant de moyens d’action et de réaction considérables.


Une bonne stratégie de propriété intellectuelle commande, tout d’abord, qu’on dresse un portrait complet du marché dans lequel on veut s’aventurer. C’est à cette étape qu’on peut voir si quelqu’un n’a pas eu la même idée que nous auparavant, qu’on peut se rendre compte de ses possibilités de développement futur et s’il n’y aurait pas lieu de s’associer à d’autres entreprises complémentaires. On établit la liste des innovations qui doivent être protégées par des brevets ou des droits d’auteur, mais on peut aussi choisir d’en garder certaines secrètes parce qu’on ne veut pas les dévoiler tout de suite dans une demande publique de brevet.


« La beauté de la propriété intellectuelle est que ce n’est pas plus cher de déposer un brevet pour une petite entreprise que pour une plus grande, et qu’une petite peut en bloquer une très grande si sa propriété intellectuelle névralgique a été protégée. C’est l’arme commerciale moderne. »


Une bonne stratégie de propriété intellectuelle commande aussi qu’on réfléchisse sur la protection de sa marque de commerce, dit-il. Sur ce qui va créer de la valeur dans l’entreprise et comment. « Tout cela ne coûte presque rien à faire et joue un rôle extrêmement important sur les perspectives de croissance à long terme d’une entreprise. »

 

Financer le difficile passage de l’innovation à la commercialisation


Cette question de la protection de la propriété intellectuelle fait partie du plus vaste enjeu consistant à aider les entreprises québécoises spécialisées dans les technologies propres à passer de l’étape de la recherche et développement à celle de la commercialisation, note Andrée-Lise Méthot, fondatrice et associée directeure de Cycle Capital.


« C’est fou, s’exclame-t-elle. La recherche et développement reçoit du financement public, mais les entreprises se retrouvent à l’étape de la commercialisation avec si peu de ressources financières qu’elles y renoncent trop souvent et vendent simplement leurs innovations à d’autres. »


Pour aider à résoudre ce problème, les gouvernements devraient étendre à la commercialisation la portée de leurs programmes de crédits d’impôt à la recherche et développement, conclut l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) dans une note d’intervention dévoilée mardi. Le coût de ces nouveaux crédits d’impôt pour Québec et Ottawa s’élèverait, tout au plus, entre 8 % et 20 % de leurs recettes fiscales actuelles dans le secteur des technologies propres, estiment ses auteurs, Oscar Calderon et Gilles Bourque. Ce coût, pensent-ils, serait amplement remboursé par les retombées fiscales et économiques qui seraient générées.


« La mesure proposée remédierait à la faiblesse des incitations actuelles qui se concentrent sur la recherche, dit l’IREC. [Or] les dépenses en R D ne doivent pas constituer l’objectif final des politiques industrielles. […] Nous pensons [qu’un] appui gouvernemental, prenant la forme d’un crédit d’impôt à la commercialisation, permettrait aux entreprises en technologies propres de devenir des acteurs mondiaux, leur assurant ainsi une possibilité de croissance. »