Le Canada, une société distincte

Le grand groupe des emplois requérant plus qu’un diplôme du secondaire, mais moins que quatre ans d’étude postsecondaire — comme celui de vendeur, d’employés de bureau, d’opérateur de machinerie lourde ou d’ouvriers manufacturiers — est passé de 57,3 % des emplois totaux en 1999 à 54,6 % en 2010.
Photo: - Le Devoir Le grand groupe des emplois requérant plus qu’un diplôme du secondaire, mais moins que quatre ans d’étude postsecondaire — comme celui de vendeur, d’employés de bureau, d’opérateur de machinerie lourde ou d’ouvriers manufacturiers — est passé de 57,3 % des emplois totaux en 1999 à 54,6 % en 2010.

Le nombre de travailleurs de la classe moyenne a moins diminué au Canada que dans les autres pays développés, et lorsqu’il l’a fait, c’était au profit d’emplois à qualification et à revenus supérieurs, rapporte une étude de la Banque TD.

Ce constat est le contrepied du phénomène de polarisation rapporté depuis quelques années aux États-Unis ainsi qu’en Europe, où il est question d’une forte diminution des emplois associés à des niveaux de formation et de revenus moyens au profit des deux extrêmes : les emplois faiblement et hautement qualifiés.


« La tendance sur le marché de l’emploi au Canada depuis une dizaine d’années devrait plutôt être qualifiée d’unipolaire (en forme de L) que de bipolaire (en forme de U) comme aux États-Unis, explique l’économiste en chef adjoint à la TD, Derek Burleton, dans une courte étude de sept pages. Exprimée autrement, la part relative des emplois hautement qualifiés a connu une augmentation notable alors que les emplois moyennement et peu qualifiés ont perdu du terrain. »


Merci aux secteurs des ressources et de la construction


Basée sur les statistiques officielles, l’étude regroupe 123 types d’emploi dans une dizaine de grandes familles établies à partir de la nature des tâches accomplies et du nombre d’années d’étude habituellement requis pour les accomplir. La proportion des emplois requérant un faible niveau de formation - comme le métier de gardienne d’enfants, les agents de sécurité ou le personnel d’entretien - a légèrement reculé au Canada de 9,3 % des emplois totaux au Canada en 1999 à 9,1 % en 2007 et en 2010. Le grand groupe des emplois requérant plus qu’un diplôme du secondaire, mais moins que quatre ans d’étude postsecondaire - comme celui de vendeur, d’employés de bureau, d’opérateur de machinerie lourde ou d’ouvriers manufacturiers - a aussi reculé durant la même période, de 57,3 % des emplois totaux en 1999 à 56,4 % en 2007, puis à 54,6 % en 2010. Les emplois d’administrateurs, de professionnels ou encore de techniciens spécialisés exigeant plus d’années d’étude encore ont été les seuls à augmenter leur part relative, de 33,4 % du total en 1999 à 34,5 % en 2007, puis à 36,3 % en 2010.


Ces chiffres reflètent, entre autres, la forte augmentation du nombre de travailleurs dans les secteurs plus scolarisés de la santé et de l’éducation, note Derek Burleton. Le long déclin des secteurs forestier et manufacturier semble, quant à lui, avoir été, en partie, contrebalancé par la vigueur des secteurs des ressources et de la construction.


La résilience de ces deux secteurs durant la Grande Récession explique sans doute une part de la différence entre le Canada et les États-Unis, estime l’étude. Une augmentation des dépenses du secteur public et un recours moins grand à l’informatisation et à l’automatisation dans les entreprises privées semblent aussi être responsables de l’augmentation du nombre de postes cléricaux et administratifs au Canada, contrairement aux États-Unis. Il est probable que la crise et ses ravages dans le secteur manufacturier aient amplifié le recul des emplois en milieu d’échelle au Canada et qu’une partie du terrain perdu sera regagnée.


L’Ontario se révèle la province la moins éloignée du cas américain, alors que le Québec ressemble beaucoup à la moyenne canadienne. Les provinces de l’Ouest, particulièrement l’Alberta, sont, quant à elles, aux antipodes du cas américain, avec une baisse marquée des emplois faiblement qualifiés, une modeste hausse de la classe moyenne et une quasi-stagnation des emplois les plus qualifiés.


Écarts de revenus


Le Canada se démarque également des États-Unis en matière de rémunération. Ses travailleurs les plus qualifiés ne semblent pas avoir profité de leur position avantageuse pour arracher des augmentations de revenus plus importantes que les autres. Ils gagnaient l’équivalent de 127 % de la moyenne des travailleurs canadiens en 1999 contre 129 % en 2010. Les travailleurs les moins qualifiés ont aussi vu leurs revenus d’emplois légèrement augmenter durant la même période, de 56 % de la moyenne canadienne à 59 %. Le vaste groupe des travailleurs se trouvant entre les deux a accusé un léger recul, quant à lui, de 91 % de la moyenne canadienne à 87 %.


Encore une fois, toutes les provinces canadiennes ne sont pas égales en ce domaine. Au Québec, toutes ces tendances apparaissent considérablement atténuées. En Colombie-Britannique, les augmentations de revenus ont été proportionnelles à la hauteur à laquelle chacun se trouvait déjà dans l’échelle sociale, alors qu’en Alberta, c’est exactement le contraire qui s’est produit, vraisemblablement en raison de la pénurie de main-d’oeuvre même pour les emplois les moins qualifiés.


La Banque TD ne manque pas de s’étonner, encore une fois, de ce résultat qui se démarque nettement des États-Unis, où les salaires des mieux nantis ont fortement augmenté tandis que ceux des travailleurs au bas de l’échelle ont piqué du nez. Elle attribue, entre autres, ce phénomène à la forte augmentation du nombre de jeunes travailleurs armés d’un diplôme d’études postsecondaires. L’arrivée de cette nouvelle main-d’oeuvre qualifiée dans un marché de l’emploi que les baby-boomers n’avaient pas encore quitté aurait réduit leur capacité d’exiger des salaires plus élevés.


« Plus de recherches ont besoin d’être menées pour nous aider à comprendre les phénomènes en jeu », conclut Derek Burleton.

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