Le pétrole sur les rails

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Photo: La Presse canadienne (photo)
Les compagnies ferroviaires anticipent un développement accéléré du transport de pétrole.

Pendant que le développement des pipelines nécessite l’approbation des gouvernements tout en soulevant l’opposition des groupes écologistes, les sociétés pétrolières et ferroviaires ont tissé des liens. Sans attendre. Portrait d’un mode de transport en croissance exponentielle.

En indiquant à des analystes financiers qu’elle souhaite amener du pétrole de l’Ouest canadien à sa raffinerie de Montréal par voie ferroviaire, la société albertaine Suncor a surpris bien du monde cette semaine. Mais le transport par train, qui profite de la lenteur du développement des pipelines, est rapide, flexible et en pleine expansion. À tel point que les chemins de fer, ici comme ailleurs, y voient un potentiel énorme.


Au Canadien National, les essais ont commencé en 2010. Un an plus tard, l’entreprise acheminait 5000 wagons-citernes un peu partout sur le continent, à l’exception des ports de l’Ouest canadien, car ceux-ci n’ont pas l’infrastructure nécessaire pour transférer le produit sur les navires. Aujourd’hui, l’heure n’est plus aux essais.


« On en a expédié 30 000 l’an dernier, laisse tomber son porte-parole, Louis-Antoine Paquin. Et cette année, on a bon espoir de pouvoir doubler ça. On va dans l’est du Canada et aux États-Unis, c’est-à-dire la côte est, le golfe du Mexique et l’Ouest américain. »


Il y a deux semaines, le concurrent du CN, le Canadien Pacifique, s’est même permis d’affirmer, lors d’une présentation de ses états financiers, que le transport de brut représente « le plus important potentiel » pour l’avenir de l’entreprise. En gros, les livraisons de brut se rendent dans la région du golfe du Mexique à l’intention des grandes raffineries. Si tout va bien, ce sont 70 000 wagons que la compagnie pense pouvoir acheminer sur une base annuelle.


« En matière de planification, le marché est en croissance rapide. Je peux vous dire que les clients agissent très vite », a dit la vice-présidente exécutive du CP, Jane O’Hagan, lors d’une conférence téléphonique tenue pour les analystes.


Si le transport ferroviaire est devenu si populaire, c’est que les compagnies pétrolières développent de nouvelles sources, notamment dans la région de la formation de schiste de Bakken. Celle-ci couvre le sud de la Saskatchewan, une partie du Montana et une partie du Dakota du Nord. Compte tenu aussi de l’activité dans les sables bitumineux, le réseau de pipelines ne semble pas suffire.


D’ailleurs, le lobby américain du chemin de fer a récemment signalé que la moitié du pétrole qui sort du Dakota du Nord voyage par train, ce qui représente environ 600 wagons par jour. « Le pétrole de Bakken qu’on met dans un pipeline va vers l’Oklahoma et le golfe du Mexique, a écrit l’Association of American Railroads en décembre 2012. Le chemin de fer va non seulement en Louisiane et dans le golfe, mais aussi vers les deux côtes et ailleurs. »


Méfiance des écologistes


Des groupes écologistes voient d’un mauvais oeil le recours soudain à ce moyen de transport. Il y a quelques semaines, les opposants à un projet d’oléoduc de 1200 kilomètres d’Enbridge - qui relierait Edmonton à Kitimat, en Colombie-Britannique - s’en sont inquiétés.


Dans une lettre au président du CN, Claude Mongeau, 16 groupes environnementaux, dont Greenpeace et le Sierra Club, ont affirmé que le chemin de fer est plus risqué qu’un pipeline.


« Si le CN va de l’avant, il y a une opposition de taille et des risques pour l’entreprise. Nous vous exhortons à ne pas acheminer du pétrole des sables bitumineux par voie ferroviaire en Colombie-Britannique », ont-ils écrit. Entre autres, ils ont cité une étude faite l’an dernier par le Manhattan Institute, un groupe de droite favorable à la construction du pipeline Keystone XL, selon laquelle le transport par train est beaucoup plus risqué.


Selon les statistiques du Bureau de la sécurité des transports du Canada, il y a eu l’an dernier 63 incidents ferroviaires entraînant une fuite de matière dangereuse. La moyenne de 2007 à 2011 est de 64 incidents par année.


Toujours pour 2012, il y a eu 117 accidents impliquant une matière dangereuse (contre une moyenne de 147), dont deux au cours desquels il y a eu fuite.


« Les deux moyens de transport présentent un risque assez bas de fuite de pétrole, affirme M. Paquin, du CN. Et entre les deux, il n’y a pas de différence appréciable en ce qui concerne la performance de sécurité. » En 2012, dit-il, aucun des incidents impliquant le CN ne s’est soldé par une fuite de matière dangereuse, ce qui comprend le pétrole.


Les wagons-citernes utilisés par le CN peuvent généralement contenir de 550 à 680 barils, soit 87 000 et 108 000 litres respectivement. D’autres, plus gros, peuvent acheminer jusqu’à 760 barils (120 000 litres).

 

Un réseau tentaculaire


Si les wagons qui abreuveraient un jour la raffinerie de Suncor à Pointe-aux-Trembles contenaient 680 barils, il faudrait une cinquantaine de wagons par jour pour assurer le quart de sa consommation quotidienne. L’entreprise, qui milite pour une inversion du pipeline Montréal-Sarnia, croit qu’elle pourrait réaliser des économies si elle l’alimente de plus en plus avec du pétrole de l’Ouest, qui se vend environ 20 $ moins cher par baril que celui qui arrive présentement par pipeline en provenance de Portland, dans le Maine.


Voilà l’avantage, affirme le lobby américain : la presque totalité des raffineries canadiennes et américaines sont desservies par le train. Au total, le continent compte 290 000 wagons-citernes, dont 5 % à 10 % sont réservés au pétrole brut.


La ruée aux wagons signifie que les manufacturiers et les spécialistes de l’entretien ne manquent pas de travail. L’investisseur milliardaire Warren Buffett, d’ailleurs, avait prévu le coup : en 2007, il a acquis le contrôle d’Union Tank Car, un des acteurs principaux de l’industrie, pour la somme de 4,5 milliards.


Chez un concurrent, American Railcar Industries, la demande est même si forte que le chiffre d’affaires des neuf premiers mois de 2012, 450 millions, a presque doublé par rapport à 2011. Entre autres, cette forte demande lui permet d’augmenter les prix, a-t-elle affirmé cet automne.


Le sujet a fait son chemin jusque dans les officines du pouvoir. Au mois d’octobre 2012, Canadian Press a obtenu une note d’information rédigée à l’interne pour le premier ministre Stephen Harper, qui n’est pas insensible au potentiel commercial du pétrole exporté.


« Les pipelines sont généralement plus efficaces et économiques pour le transport de pétrole en grande quantité sur de grandes distances, peut-on lire. De plus, les sociétés de pipelines nord-américaines sont strictement réglementées et montrent un bilan de sécurité robuste. »


La note ajoute que le transport de brut par wagon-citerne ne demande aucun permis spécial, mais qu’il faudrait toutefois des autorisations pour construire de nouveaux terminaux intermodaux dans les ports de la Colombie-Britannique. Des pans entiers du document obtenu par l’agence de presse, toutefois, étaient caviardés.

5 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 9 février 2013 08 h 37

    Star trek

    Les écologistes ne seront heureux que quand tout sera transporté comme dans Star trek :« Beam me up Scotty»

    Si on les écoutait, faudrait replanter toutes les forêts comme avant 1534 et retourner dans les vieux pays et laisser la place aux bisons, aux coyotes et aux chevreuils.

    • Claude Smith - Abonné 9 février 2013 11 h 46

      Si on n'écoute pas les écologistes, la planète terre saura comment se
      débarrasser de cette espèce humaine qui la polue à qui mieux mieux.


      Claude Smith

    • Mario Campanozzi - Inscrit 9 février 2013 16 h 22

      Et que l'on serait bien en 1534.......!.....

    • Nicole Moreau - Inscrite 9 février 2013 17 h 32

      dans la région de Québec, on peut se souvenir que le train reliait la raffinerie de St-Romuald à Montréal et plusieurs incidents sont survenus dans les années où le transport s'est fait de cette manière. Qu'en est-il avec le pipeline qui a remplacé le train? Ça semble être plus sécuritaire, considérant qu'aucun incident n'a été, à ma connaissance, rapporté par les médias

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 10 février 2013 06 h 40

      M.Smith, la planète le fera bien un jour et nous serons heureux de pouvoir dire «Ce n'est pas de notre faute»; mais il n'y aura plus personne pour nous écouter s'en vanter bien assis que nous seront sur nos ressources non exploité à recevoir des chèques d'on ne sais où.

      M.Campanozzi. 1534, ah oui, belle année à rêver bien assis sur notre sofa à la chaleur au lieu d'être entassé dans la cale d'une coquille de noix traversant l'Atlantique vers l'inconnu et les hivers qui tuent ceux qui ont résisté à la traversée. Oui vraiment, c'était le bon temps ! Pensons-y comme il faut; fallait-il qu'ils soient dans la misère pour se lancer dans une telle galère, non mais !