Les casse-têtes Wrebbit - Comment rebâtir une entreprise pièce par pièce

Jean Théberge et Éric Gallant ont relancé l’entreprise qu’avait créée Paul Gallant en 1991.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Jean Théberge et Éric Gallant ont relancé l’entreprise qu’avait créée Paul Gallant en 1991.

Il y a de ces entreprises qui ont un parcours incroyable. À n’en pas douter, Les Casse-têtes Wrebbit en font partie. En 1991, Paul Gallant lançait un produit complètement innovateur, un casse-tête en trois dimensions, et il fondait une petite entreprise, Wrebbit, laquelle allait en l’espace de quelques années connaître une croissance fulgurante, suivie de revers financiers qui ont conduit à sa disparition. Le fondateur lui-même, qui y avait mis toutes ses énergies, n’a pas survécu à un cancer qui l’a emporté en 2011, alors qu’il cherchait à relancer l’entreprise avec l’appui d’un proche collaborateur, Jean Théberge, et de son propre fils, Éric Gallant.

De 1991 à 2005, Wrebbit a produit 30 millions d’unités de puzzles 3D et généré des ventes au détail d’un milliard. En 1997 seulement, les revenus ont totalisé 80 millions en gros et 150 millions au détail. Wrebbit offrait alors 288 modèles différents et ses casse-tête étaient passés de 60 à 1500 pièces. La surface de production en usine, qui était de 10 000 pieds carrés au début, avait augmenté à 250 000 pieds carrés en 1996 et 400 employés se répartissaient dans deux usines. Des sommes considérables avaient été investies dans le développement, alors même que le principal partenaire, Hasbro, sans prévenir son fournisseur, s’orientait vers des produits de consommation de masse. Wrebbit a été vendue à Irwin Toy, puis reprise par Hasbro en 2005, qui a déménagé la firme montréalaise aux États-Unis et retenu quelques employés, dont M. Gallant fils, designer et spécialiste en développement de produits, ainsi que M. Théberge, avocat et principal associé de M. Gallant père.


Malheureusement, Hasbro ne s’intéressait pas vraiment à ces casse-tête 3D, trop sophistiqués pour son marché cible, les enfants de trois à cinq ans.


Finalement, MM. Théberge et Gallant furent remerciés, ce qui allait tout de même marquer le début d’un nouveau chapitre dans l’histoire de Wrebbit. Les brevets détenus par Hasbro devaient prendre fin en septembre 2011 pour le Canada, en juin 2012 pour les États-Unis et en juillet 2012 pour l’Europe. Hasbro, ne voulant pas se départir des brevets, avait proposé une entente de licences à M. Théberge à la condition de faire fabriquer les casse-tête en Chine, ce que M. Théberge a pour ainsi dire reçu comme une insulte : « Pourquoi en Chine ? L’expertise est à Montréal. Alors j’ai commencé à voir l’ancien réseau des fournisseurs de Wrebbit, dont Conception Genik de Saint-Jérôme, une firme spécialisée dans les équipements d’automatisation. » Il s’en est suivi certaines études sur les marchés et les investissements qui seraient requis.


La décision de relancer Wrebbit fut discrètement prise au printemps 2011, alors même que les négociations se poursuivaient avec Hasbro. M. Théberge allait s’occuper du développement des affaires, M. Gallant se chargerait du design et du développement de produits et Génik s’occuperait des équipements. Wrebbit étant une marque de commerce non enregistrée, il allait de soi que la nouvelle entreprise porterait ce nom déjà largement connu. La compagnie fut officiellement créée en juillet 2011 et M. Théberge s’est rendu à une foire importante en Europe pour parler de Wrebbit, mais sans disposer d’un stand officiel. Il fallait attendre l’expiration des brevets. En attendant, les signaux étaient très clairs, personne n’avait oublié ces casse-tête 3D.


Un nouveau départ qui augure bien


Par ailleurs, MM. Théberge et Gallant, qui avaient participé à une entente mondiale en 2001 pour un casse-tête 3D du Seigneur des anneaux, eurent l’agréable surprise d’apprendre qu’une nouvelle version du Hobbit allait être présentée dans les salles de cinéma en 2012 ! Et pourquoi ne pas revenir avec les casse-tête 3D sur ces mêmes thèmes ? Sans hésiter, même si Wrebbit n’avait alors que trois employés, M. Théberge est entré en contact avec Warner Brothers, qui se souvenait très bien de ces casse-tête 3D. Bref, il y a eu une nouvelle entente portant sur des droits mondiaux de licences pour Le seigneur des anneaux et pour les trois nouveaux films Le hobbit en 2012, 2013 et 2014. La relance de Wrebbit se fait maintenant avec sept modèles génériques, dont trois sont licenciés.


Sur le plan de l’organisation financière, Wrebbit redémarre avec un investissement d’environ un million. MM. Théberge et Gallant sont les actionnaires majoritaires avec une participation de 80 % et l’appui de prêteurs amicaux (Love money). Genik détient une part de 20 %. Le financement ne fut pas de tout repos, puisque dans le milieu financier, on voyait là le démarrage d’une nouvelle entreprise. Les emprunteurs avaient une opinion différente. « On a 20 ans de rodage. On redémarre Wrebbit. On a gardé la même folie, mais avec l’expérience du passé, on va faire une gestion plus serrée », répondent ces deux entrepreneurs, qui n’entendent pas se laisser emporter une seconde fois par une vague de croissance effrénée.


La production réelle a commencé en août dernier avec sept employés, dont les deux principaux actionnaires. On a d’abord accordé la priorité à trois marchés internationaux : le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Australie, puis le marché américain, d’où une autre surprise allait venir de la part de la grande chaîne de librairies Barnes Nobles, soit une commande de 10 000 unités. Enfin, on n’a pas oublié le marché qui a donné la première impulsion à Wrebbit, celui du Québec, juste à temps pour la période des fêtes. L’entreprise compte maintenant neuf employés, tous des membres de l’ancienne équipe qui ont repris le boulot avec grand plaisir. L’objectif fixé au début était de produire 120 000 unités dans la première année allant d’août 2012 à août 2013. Après deux mois et demi, on en était rendu à 40 000 unités, et en décembre dernier, M. Théberge estimait pouvoir atteindre les 50 000 en trois mois et demi. Dans les bonnes années de sa première vie, Wrebbit faisait 50 % de ses ventes sur les marchés internationaux, plus 25 % aux États-Unis et le reste au Canada, le Québec compris.


Qu’en sera-t-il à l’avenir ? Le marché des jeux a beaucoup changé, et avec l’explosion des technologies et des réseaux sociaux, Wrebbit renaît dans un contexte très différent. MM. Théberge et Gallant en sont bien conscients, mais leur confiance en les casse-tête 3D est inébranlable : « Il y a des gens qui font un retour aux sources. On en a eu un exemple avec une famille aux États-Unis. » Sur un site Internet qui se spécialise dans les produits de consommation (chitowncheapskate.com), cette famille dit qu’après avoir découvert le casse-tête 3D de la tour de Big Ben dans un Salon de jeux et jouets à Chicago, elle a passé quatre jours sans télé ni jeux vidéo, trop prise qu’elle était à mettre en place tous les morceaux du casse-tête. La morale de cette petite histoire familiale : « Cela fait du bien de retrouver cet esprit de famille et de travailler en équipe. »


Wrebbit ne se voit évidemment pas comme un concurrent aux réseaux sociaux. « Nous, on n’a pas comme objectif de répéter les 80 millions de ventes de 1997. On veut avoir du plaisir à remonter l’entreprise et à travailler ensemble. Si, dans quelques années, on fait 10 ou 15 millions de revenus, on sera très contents », avance M. Théberge, qui n’entend quand même pas se reposer sur les lauriers de Wrebbit. Bientôt, il participera aux grandes foires de New York et de Nuremberg. La capacité de production de la nouvelle usine installée dans l’est de Montréal permettrait de tripler les activités actuelles. Wrebbit a son propre réseau de ventes au Canada et aux États-Unis, alors qu’en Europe, elle fait appel à des distributeurs. « Mais on pourrait avoir un pied à terre en Europe avant longtemps », ajoute le président.


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Collaborateur

1 commentaire
  • Ginette Bertrand - Inscrite 7 janvier 2013 03 h 07

    Certains nous ont peut-être enterrés trop vite

    Que ça fait du bien de lire des histoires comme celle-là! Beau pied-de-nez aux défaitistes de tout acabit.

    Dans le même ordre d'idées, l'émission "La Semaine verte" (SRC) de cette semaine faisait état de deux autres belles histoires d'entrepreneurship et de réussite de jeunes Québécois pleins d'allant. Non, le Québec n'est pas mort!
    http://www.tou.tv/la-semaine-verte/S2012E17