Mur budgétaire - La vraie bataille n’a pas encore eu lieu

Les marchés ont laissé éclater leur joie après avoir appris que la première économie mondiale n’avait pas frappé le fameux mur dont on parlait depuis presque deux ans.
Photo: Agence France-Presse (photo) Spencer Platt Les marchés ont laissé éclater leur joie après avoir appris que la première économie mondiale n’avait pas frappé le fameux mur dont on parlait depuis presque deux ans.

L’entente de dernière minute arrachée par Barack Obama à la majorité républicaine de la Chambre des représentants ne représente qu’un bien « petit pas » dans les efforts visant à éviter que leur pays ne fonce dans le mur budgétaire. Ce mur n’a été finalement repoussé que de quelques semaines, qui s’annoncent aussi sinon plus tendues que les derniers mois.

Le coeur des Américains et des marchés balançait entre le soulagement et le tourment mercredi après l’adoption in extremis, la veille, à Washington, d’un compromis notamment sur une réforme fiscale. Pendant que les marchés du monde entier repartaient à la hausse, les deux camps politiques fourbissaient déjà leurs armes au Congrès américain en prévision de leur prochain affrontement, dont la nouvelle échéance est la fin du mois de février.


Le Fonds monétaire international (FMI) a résumé la situation en se « réjouissant » des mesures prises par le Congrès pour empêcher la mise en marche automatique, le 1er janvier, de toute une série de hausses d’impôts et de compressions de dépenses. L’inaction du Congrès devant ce phénomène, surnommé le « mur budgétaire », « aurait fait capoter la reprise économique », a rappelé le FMI. Les États-Unis sont toutefois loin d’être tirés d’affaire, a-t-il prévenu avant d’en appeler à l’adoption d’un « plan complet » d’assainissement des finances publiques. Les agences de notation ont été encore plus directes. « L’accord [de mardi] ne fait pas grand-chose pour remettre les finances publiques américaines sur une trajectoire plus viable à moyen terme », a estimé Standard Poor’s.


Le président démocrate, Barack Obama, avait lui-même admis, dans les minutes qui avaient suivi la ratification par la Chambre des représentants (à majorité républicaine) du compromis soumis par le Sénat (à majorité démocrate), que l’accord ne constituait qu’un « petit pas ». « J’espère que dans la nouvelle année, nous nous essaierons d’élaborer un marché de ce type avec un peu moins de drame, un peu moins de jusqu’au-boutisme, en ne flanquant pas autant la frousse aux gens », avait-il ajouté avant de repartir pour son Hawaï natale pour y reprendre ses vacances de Noël interrompues par la crise politique.

 

Hausse d’impôt pour la classe moyenne


Adoptée au Sénat dans la nuit de mardi par une confortable majorité de 89 voix pour et seulement 8 contre (dont 5 des 47 sénateurs républicains), l’entente a rencontré par la suite une forte opposition à l’autre chambre du Congrès. Après force de tordage de bras et de gros mots - qui ont fait les délices de la presse américaine -, le compromis y a néanmoins recueilli - 21 heures plus tard - l’appui de 257 représentants, dont 85 républicains, 167 autres (dont 16 démocrates) continuant de le rejeter.


Cet accord prévoit notamment le relèvement de 35 à 39,6 % de l’impôt sur le revenu des particuliers gagnant plus de 400 000 $ par année et des ménages gagnant plus de 450 000 $. Ces contribuables les plus riches verront aussi augmenter l’impôt sur leurs gains en capitaux. Les quelque deux millions de chômeurs de longue durée qui devaient perdre leurs prestations ce mois-ci les ont également vues prolongées pour un an.


Ces hausses d’impôts, qui épargnent plus de 98 % des contribuables, et les cris scandalisés de nombreux républicains pourraient laisser croire à une victoire du camp démocrate. Or, de plus en plus d’observateurs, de gauche comme de droite, en doutaient mercredi.


Il faut dire que l’entente consiste moins en une nouvelle hausse d’impôt pour les plus riches qu’à rendre permanentes pour les autres toute une série de baisses d’impôts, jusque-là temporaires, du précédent gouvernement Bush. Elle représente également un recul important pour Barack Obama, qui avait dit et redit, avant et durant la campagne présidentielle, que les annulations de baisses d’impôt s’appliqueraient à partir de 250 000 $ de revenu annuel. « Il y a quelques années seulement, cette entente aurait été un rêve devenu réalité pour les républicains », a observé mardi Jonathan Weisman dans le New York Times.


Il faut dire aussi qu’un autre congé fiscal n’a pas été reconduit, et que celui-là viendra augmenter de plus de 1000 $ par année les taxes sur le salaire que doit payer le travailleur américain moyen. « Ce qu’on constate, dans les faits, c’est que les hausses d’impôt les plus faibles iront aux contribuables qui gagnent entre 200 000 $ et 400 000 $», a observé en entretien téléphonique au Devoir Pierre Martin, professeur titulaire de la Chaire d’études politiques et économiques américaines de l’Université de Montréal.


Loin de réduire le problème de la dette, le coût de l’ensemble des mesures s’élèverait à 4000 milliards sur 10 ans.

 

Nouvelle échéance, nouveau choc


Le choc final entre la gauche et la droite américaines sur la question du mur budgétaire semble avoir été remis à plus tard, le Congrès ayant reporté de deux mois l’entrée en vigueur des compressions de dépenses qui devaient automatiquement entrer en vigueur cette semaine. Cette nouvelle échéance devrait coïncider à quelques jours près avec le moment où le gouvernement fédéral aura besoin que le Congrès relève encore une fois le plafond légal de sa dette permise. La dernière fois que ce plafond avait eu besoin d’être relevé à l’été 2011, les débats entre démocrates et républicains s’étaient enfoncés dans une telle impasse que les États-Unis avaient vu leur note de crédit abaissée.


Dans le camp démocrate, on fait savoir que chaque réduction de dépense devra s’accompagner de revenu supplémentaire équivalent. Dans le camp républicain, on dit que le volet des hausses d’impôt est réglé et qu’il faut maintenant s’attaquer aux compressions dans les grands programmes sociaux, tels que le régime public de pension et l’assurance maladie pour les personnes âgées et les plus démunis.


Le fait que de nombreux sénateurs républicains se soient ralliés au projet démocrate, tout comme d’autres grandes figures du Parti républicain, telles que le président de la Chambre des représentants, John Boehner, et le colistier de Mitt Romney aux dernières élections présidentielles, Paul Ryan, ne doit pas être interprété comme le signe que le front faiblit à droite, estime Pierre Martin. « Tout cela peut être une question de positionnement politique personnel. Certains d’entre eux ont peut-être estimé avoir déjà fait leur preuve comme défenseurs des valeurs de droite et avoir décidé de montrer leur capacité de faire des compromis et, donc, d’aller chercher des votes au centre. Ils ne manqueront pas d’occasions de revenir à droite. »


Selon Ezra Klein, du Washington Post, ce dernier épisode du psychodrame politique américain a montré que « les républicains ne sont pas aussi fous que les démocrates aiment le croire. Ils ont eu peur d’envoyer le pays dans le mur budgétaire. Ils seront terrifiés à l’idée de placer le pays en situation de défaut face à ses créanciers en raison des calamités économiques que cela causerait. »

 

Petite danse avant l’orage


Cette bataille politique semble avoir fait une nouvelle victime cette semaine. La majorité républicaine de la Chambre des représentants a, en effet, refusé son appui à un plan d’aide de 60 milliards aux États frappés par l’ouragan Sandy. Le projet de loi devra être repris à zéro après l’investiture du nouveau Congrès élu en novembre.


Les nuages qui s’accumulent déjà au-dessus de Washington n’ont pas empêché, mercredi, les marchés de laisser éclater leur joie après avoir appris que la première économie mondiale n’avait pas frappé le fameux mur dont on parlait depuis presque deux ans. La Bourse de New York a bondi de 2,5 %, celle de Londres de 2,2 %, celle de Francfort de 2,6 %, et celle de Hong Kong de 2,9 %, alors que celle de Toronto s’est contentée d’une remontée plus modeste de 0,9 %.


« L’année va être longue, prévient le professeur Pierre Martin. Quand le premier jour de l’année est aussi long et qu’il accouche aussi difficilement d’un compromis aussi timide malgré presque deux ans de pression croissante, c’est que les problèmes ne font que commencer. J’ai peur qu’en rétrospective, les dernières semaines apparaissent comme un pique-nique en comparaison avec ce qui nous attend les prochains mois. »

2 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 3 janvier 2013 11 h 03

    Un petit pas, mais un premier pas tout de même.

    C'est un petit pas, mais c'est aussi une brèche dans le mur de l'opposition républicaine. Il reste à agrandir la brèche. Curieusement ce sont les marchés financiers, particulièrement les maisons de quotation du crédit américain, qui leur pousse dans le dos pour signer une entente. C'est que la récession européenne frappe maintenant à la porte américaine et Obama est l'homme qui peut le mieux y répondre adéqatement. Les Républicains doivent se refaire une virginité de ce côté-là ayant été par le passé , avec W. Bush en tête, les pires dépensiers, surtout du côté des dépenses militaires, que Obama veut maintenant réduire significativement. Et l'une des premières armes qui tombera dans le broyeur sera fort probablement ce fameux F-35 dont les coût n'ont cessé d'augmenter.

  • Jacques Morissette - Abonné 3 janvier 2013 12 h 20

    La vie serait tellement plus facile si tout le monde était de bonne foi.

    Très difficile de jouer une partie quand l'un des partie n'est pas vraiment de bonne foi. J'ai le préjugé de penser, en effet, que les Républicains ne sont pas de bonne foi.