Moisson Montréal - Semeur de solidarité

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	Dany Michaud: «Je me considère comme un homme d'affaires avec une mission philanthropique.»</div>
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir
Dany Michaud: «Je me considère comme un homme d'affaires avec une mission philanthropique.»

Moisson Montréal n’est généralement pas considérée comme une entreprise, et pourtant, cette organisation dont la mission est de récupérer des denrées alimentaires pour les redistribuer à des gens démunis qui ont faim est rigoureusement structurée et fonctionne comme toute bonne PME, mais en présentant par ailleurs certaines caractéristiques qui défient les lois du commerce et de la gestion du personnel.

« Moi, j’ai travaillé 15 ans dans trois sociétés du milieu alimentaire comme directeur d’usine et vice-président d’exploitation. Je suis à Moisson Montréal depuis seulement deux ans. Je me considère comme un homme d’affaires avec une mission philanthropique », dit le directeur général Dany Michaud, qui avoue avoir trouvé dans cet emploi « le plus beau défi de sa vie ». Comment voit-il Moisson Montréal ? « Il y a des analogies avec le privé. C’est une grosse PME avec de grands entrepôts. Il n’y a pas de revenus, mais il faut quand même trouver 370 000 $ par mois. Il y a 42 emplois permanents, 25 bénévoles permanents et 60 autres bénévoles qui changent tous les jours. Nous avons les défis de gestion de la courbe d’apprentissage en permanence. Il faut expliquer rapidement tout ce qui concerne la santé et la sécurité au travail, le côté hygiène et la salubrité. En fait, on devrait être une centaine, mais on ne fonctionne aux trois quarts qu’avec des bénévoles de tous les milieux qui viennent de compagnies où il y a une philosophie d’entraide. » Les bénévoles sont là à longueur d’année, mais le recrutement est plus difficile en été.
 
En 2012, Moisson Montréal aura distribué par l’intermédiaire de 200 organismes communautaires sur l’île de Montréal 10,4 millions de kilogrammes de denrées alimentaires à plus de 142 000 personnes par mois, dont 40 % sont des enfants. Cela représente, selon Statistique Canada, une valeur marchande de 55,9 millions. En d’autres mots, avec un don de 15 $, on peut distribuer l’équivalent de 225 $ en denrées suffisantes pour une famille de quatre personnes pendant une semaine.

Comme il n’y a pas de revenus, Moisson Montréal, dont les coûts d’exploitation sont de 3,8 millions par année, doit forcément s’appuyer sur les dons en argent et en denrées alimentaires. Le rapport annuel de 2011 montre que les dons en argent proviennent à 21 % de fondations (Bombardier, DeSèves, et plusieurs autres), à 17 % d'entreprises, à 16 % de Centraide, à 13 % des gouvernements et municipalités, à 10 % d’individus. D’autre part, les denrées proviennent de plus de 150 fournisseurs agroalimentaires, notamment des Banques alimentaires du Canada et du Québec, de grossistes, de distributeurs, etc. Des transformateurs canadiens, par exemple Kraft, font des dons en denrées, dont une partie est réservée au Québec et c’est Moisson Montréal qui reçoit tous ses produits pour en faire l’entreposage, le tri et la répartition.
 
Trop d’aliments se perdent, alors qu’on pourrait les récupérer

Toutefois, les aliments que reçoit Moisson Montréal sont surtout (à 50 %) des fruits et légumes, évidemment très périssables. « Les viandes, le lait, l’huile et le pain sont souvent des denrées qu’on n’a pas », déplore M. Michaud, qui ne demande pas mieux que d’établir des collaborations permanentes avec les fournisseurs de ces denrées : « J’ai un vœu pieux. On devrait être le dernier maillon de la chaîne alimentaire. On peut donner une deuxième vie à des aliments qui, autrement, sont voués à l’enfouissement ou au compost. Les gens ne savent pas comment Moisson Montréal peut être productive et réduire les pertes de ces fournisseurs. On évalue à environ 20 $ le kilogramme les pertes dans l’industrie alimentaire. Ces pertes peuvent être réduites en récupérant davantage de denrées. Peut-on s’asseoir ensemble et trouver les moyens de s’aider mutuellement, tout en aidant les gens qui sont dans le besoin ? » Revenant plus particulièrement sur le cas de la viande, M. Michaud mentionne qu’à 48 heures de sa fin présumée, la viande est vendue à prix spécial dans les magasins et celle qui n’est pas vendue est retirée des tablettes 24 heures plus tard. « Si cette viande était congelée immédiatement, nous pourrions la redistribuer, et ce pourrait être la même chose pour le lait, le yogourt, les fruits et les légumes. Que le privé n’ait pas peur de nous appeler ! », lance le directeur général, qui affirme avoir en deux ans fait passer les pertes d’aliments chez Moisson Montréal de 144 000 $ à 45 000 $, soit une économie de 100 000 $. Il y a même un projet pour commencer une certaine transformation alimentaire en 2014, pour réduire encore davantage les pertes.
 
Actuellement, Moisson Montréal répond à moins de 65 % de la demande sur une base annuelle. La distribution des denrées fait l’objet de contrôles rigoureux aussi bien dans l’organisation et la gestion que dans les besoins réels des bénéficiaires. « Nous sommes une entreprise gérée au quart de tour », insiste M. Michaud, ce qui implique une gestion informatisée, des indicateurs de performance, un contrôle de la qualité, salubrité, etc., avec une traçabilité depuis la réception jusqu’aux organismes de distribution.
 
Pour ce qui est des bénéficiaires, des vérifications sont faites pour éviter les « doubles demandes ». Des inspections ont lieu aussi dans les 17 autres missions desservies par Moisson Montréal un peu partout au Québec. Pour avoir accès aux services alimentaires, il faut au préalable faire une demande formelle d’aide. « Je sais ce qu’on donne. Très honnêtement, les gens ne feraient pas la file pour ça. Souvent, on donne des produits que les gens ne voudraient pas acheter, mais ce sont des produits qui sont quand même consommables », ajoute M. Michaud.
 
Cet urgent besoin alimentaire pour plusieurs personnes est le résultat de situations complexes : « Souvent, il faut comprendre qu’il y a un problème en arrière de cette situation de pauvreté. Les organisations sont là pour identifier ce problème et aider les gens à cheminer. C’est plus structuré qu’on pense. En fait, l’alimentation est un prétexte pour offrir une aide. » Les bénéficiaires sont composés à 60 % d’assistés sociaux. Il y en a quand même 10 % qui ont un emploi et la troisième plus importante clientèle est celle de personnes recevant la pension de vieillesse, dont plusieurs vivent une grande solitude. Pour elles, la cuisine collective peut être une occasion de reconstituer un petit réseau d’amitié. La cuisine collective est offerte également aux enfants pendant l’été à partir du 24 juin, qui incidemment mangent même pendant la période des vacances !
 
En collaboration avec d’autres organismes, Moisson Montréal a mis en place depuis 2003 le projet « Bonne boîte bonne bouffe » (BBBB), un groupe d’achat collectif qui, l’an passé, a livré 31 000 boîtes sur l’île de Montréal dans des secteurs identifiés comme étant « des déserts alimentaires », c’est-à-dire là où il n’y a pas d’épicerie à produits frais à une distance raisonnable de marche. Ce sont des boîtes surprises, dont le prix d’achat varie entre 7 et 16 $, selon la quantité de produits, mais qu’on ne choisit pas. Le contenu d’un panier vendu 16 $ coûterait 40 $ si on l’achetait dans une épicerie. Il n’y a pas de frais d’inscription à ce regroupement d’achats, mais il faut tout de même être inscrit et accepté comme membre.
 
Évidemment, le temps des fêtes est la période la plus occupée à Moisson Montréal, qui doit gérer la réception et la distribution de 2,5 millions de kilogrammes de denrées, car en plus des activités habituelles, il y a 35 000 repas offerts et 15 000 paniers de Noël préparés et distribués par les 200 organismes communautaires du réseau montréalais. Par ailleurs, les trois quarts des dons en argent sont obtenus pendant la période des fêtes.
 
Enfin, il n’est pas anodin de retenir que Moisson Montréal est une composante importante dans le plan d’urgence de l’île de Montréal, en cas de crise majeure, comme cela fut le cas en 1998 à l’occasion de la crise du verglas. Avec un entrepôt de 106 000 pieds carrés sur Côte-de-Liesse dans Saint-Laurent, donc situé en un endroit stratégique en plein centre de l’île, elle avait pu apporter en 1998 une aide à plusieurs municipalités et distribuant 300 tonnes d’aliments par jour, soit cinq fois la moyenne normale de livraisons.
 
Collaborateur