Au Québec, l’enrichissement profite à tous

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	Il suffirait de travailler le même nombre d’heures que nos voisins pour que l’économie québécoise soit plus riche par habitant que celle de l’Ontario.</div>
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
Il suffirait de travailler le même nombre d’heures que nos voisins pour que l’économie québécoise soit plus riche par habitant que celle de l’Ontario.

L’histoire avait été racontée tellement souvent que les Québécois pouvaient avoir fini par croire qu’elle était aussi la leur. Cette histoire disait que les travailleurs profitaient de moins en moins de l’amélioration de leur productivité, depuis une trentaine d’années, une partie croissante de ces gains allant plutôt engraisser les profits des compagnies et les rendements des investisseurs.

Mais cette histoire est celle des États-Unis, pas celle du Canada ni du Québec, où les fruits de la création de richesse vont toujours autant dans les poches des travailleurs qu’auparavant. Les calculs effectués par le professeur émérite de l’UQAM, Pierre Fortin, pour Le Devoir, et par Statistique Canada montrent que la progression de la rémunération horaire globale des travailleurs au Canada et au Québec a suivi étroitement les fluctuations de la productivité depuis 50 ans. Ce portrait est différent de la situation souvent dénoncée aux États-Unis, notamment par le mouvement Occupy Wall Street, où des données similaires révèlent au contraire, depuis 30 ans, un écart grandissant entre l’amélioration de la productivité et celle de la rémunération offerte aux travailleurs.


La différence québécoise


Cette différence canadienne et québécoise ne surprend pas tellement Robert Gagné, directeur du Centre sur la productivité et la prospérité à HEC. « Il est assez logique que les entreprises les plus productives cherchent à attirer et conserver les meilleurs employés en leur offrant de meilleures conditions de travail et que la concurrence fasse qu’elles soient graduellement suivies par les autres. »


Pierre Fortin estime toutefois que cette dynamique s’incarne d’une façon particulière au Québec. L’un de ces facteurs particuliers serait la plus grande présence syndicale. « Le taux de syndicalisation était de 30 % aux États-Unis, au début des années 60, et est à 10 % aujourd’hui. Au Québec, on est monté de 30 % à plus de 40 % et on est resté là. Les syndicats ne contribuent pas seulement à améliorer les conditions de travail dans les organisations où ils se trouvent. Ils influencent aussi les secteurs non syndiqués parce que tout le monde finit par être en concurrence pour attirer et retenir les travailleurs. »


Les chefs d’entreprises québécois lui apparaissent aussi plus ouverts à l’amélioration des conditions de travail de leurs employés. « Au Québec, l’égalité des classes sociales est un objectif qui est partagé de façon beaucoup plus profonde par l’ensemble de la population que dans le reste de l’Amérique du Nord. » On peut le voir, selon lui, à la proportion de la rémunération totale accaparée par le 1 % des plus riches, qui s’élevait avant la crise à 24 % aux États-Unis, à 14 % au Canada anglais et à seulement 7 % dans le Québec francophone.

 

Payés en argent, en avantages sociaux… et en temps libre


Plusieurs personnes n’auront probablement pas l’impression de reconnaître dans ces chiffres la trajectoire suivie par leur chèque de paye ces dernières années. On croit en avoir la preuve en voyant comment le salaire individuel moyen des travailleurs québécois n’a pratiquement pas bougé depuis le milieu des années 70, une fois prise en compte l’inflation. Cette image ne dit toutefois pas toute la vérité.


La principale raison en est qu’il est question ici de la rémunération globale, c’est-à-dire qu’on y tient compte non seulement des salaires horaires versés, mais aussi de tous les autres avantages sociaux versés par leurs employeurs tels que les régimes publics et privés de retraite, l’assurance-emploi et les régimes d’assurance collective. « Le coût de ces avantages a beaucoup augmenté ces dernières années dans l’ensemble des pays développés, particulièrement au Québec », note Pierre Fortin. Cela tient entre autres, selon lui, aux demandes de la masse des baby-boomers qui approchent de la retraite.


Une autre précision importante à apporter est qu’il est question ici de la rémunération horaire globale, c’est-à-dire la rémunération totale versée pour chaque heure travaillée. Or, la moyenne d’heures travaillées par les employés québécois a fortement diminué au fil des ans, passant d’environ 2070 heures par année, en 1966, à 1672 heures, l’an dernier, soit une baisse de presque 20 %.


Cette diminution du temps de travail ne s’est pas limitée au Québec. Elle s’est observée dans toutes les économies développées, mais généralement à un degré moindre, notamment dans l’ensemble canadien (-15 % à 1702 heures par année), aux États-Unis (-9 % à 1787 heures) et en Suède (-10 % à 1644 heures), et à part certaines exceptions comme la France (-30 % à 1476 heures).


Plus riche que l’Ontario


Les Québécois avaient de plus longues semaines de travail que les Ontariens jusqu’au milieu des années 70, observe Pierre Fortin. Aujourd’hui, ce temps de travail est d’environ 5 % inférieur que leurs voisins. Or, il leur suffirait de travailler le même nombre d’heures pour que l’économie québécoise soit plus riche par habitant que celle de l’Ontario.


« C’est ce qui agace tellement Lucien Bouchard », note-t-il, se référant à sa fameuse sortie, il y a quelques années, où il avait critiqué le manque de vigueur au travail de ses concitoyens. « Moi, ça me dérange moins », poursuit celui qui avait signé avec l’ancien premier ministre québécois le fameux Manifeste pour un Québec lucide en 2005. « Si les gens sont prêts à gagner un peu moins d’argent pour avoir un horaire de travail moins surchargé et pouvoir passer plus de temps avec leur blonde, leurs enfants et leurs amis, c’est leur affaire. C’est parfaitement légitime. Ce temps libre supplémentaire a de la valeur, comme le salaire et les avantages sociaux. Ce qui est vraiment important, c’est de s’assurer que chaque heure travaillée est utilisée de la façon la plus productive possible. »


Ce dernier argument de Pierre Fortin ne convainc qu’à moitié son confrère, Robert Gagné. « Le plus faible nombre d’heures travaillées est sans doute le résultat de préférence culturelle, mais pas seulement, dit-il. Cela reflète aussi un contexte économique. Je suis sûr que bien des employés américains aimeraient pouvoir travailler plus d’heures actuellement. Je vous défie de demander à votre employeur de travailler plus d’heures. Souvent vous ne pourrez pas parce que votre entreprise ne saurait tout simplement pas quoi faire de ce travail supplémentaire. »

 

L’arrivée des femmes


Le plus faible nombre d’heures travaillées au Québec peut aussi être attribué à d’autres facteurs plus ou moins connus, comme le resserrement des normes du travail dans le secteur manufacturier en matière d’heures supplémentaires, dit Luc Cloutier-Villeneuve, analyste à l’Institut de la statistique du travail. Les travailleurs québécois continuent aussi à prendre leur retraite plus tôt qu’ailleurs au Canada. Mais le facteur le plus important est sans doute la forte augmentation de la présence des femmes sur le marché du travail au cours des dernières décennies au Québec. « Bien que l’écart se resserre, les femmes continuent à travailler moins d’heures que les hommes », note l’expert.


Quel que soit son effet sur la durée moyenne de la semaine de travail au Québec, le principal impact de cette augmentation de la présence féminine sur le marché du travail est évidemment une bonne nouvelle pour l’ensemble des travailleurs, observe Pierre Fortin. « De quoi parle-t-on, concrètement ? Du revenu des ménages. Le fait que ces ménages puissent compter sur deux revenus plutôt qu’un seul a été un puissant moteur d’amélioration de leur niveau de vie. »

9 commentaires
  • Djosef Bouteu - Inscrit 24 novembre 2012 04 h 01

    Excellente nouvelle pour le les partisans du modèle social québécois. Il semble que ça marche plutôt bien. On peut donc travailler à améliorer le système plutôt qu'à le disloquer.

    Sans doute que la nouvelle rend les Caquistes nerveux, eux qui en plus dégringolent dans les sondages.

    Il faut dire que de prétendre vouloir faire le ménage, dégraisser et en même temps militer POUR le gaspillage de 4,3 milliards de dollars sur le citron nucléaire, dans un contexte de surplus de l'offre, ça ébranle une crédibilité d'économiste.

    • Robert Bernier - Abonné 24 novembre 2012 09 h 58

      On peut surtout s'en inspirer pour cesser de comparer la société québécoise à une société néo-libérale, quand on ne va pas jusqu'à nous comparer à l'Angleterre de la révolution industrielle. Ce genre de fausse prémisse a entraîné à bien des déraillements de la pensée durant le fameux printemps érable.

      Robert Bernier
      Mirabel

  • Jacques Patenaude - Abonné 24 novembre 2012 09 h 19

    Article remarquable

    Ce qu'il y a de plus intéressant dans cet article c'est qu'il démontre concrètement qu'à travers les mêmes chiffres on peut comprendre le débat entre les "lucides" et les "solidaires". Le constat est basé sur les même statistiques. Ce qui est différent c'est que selon la vision de chacun on met en évidence la statistique qui correspond à notre vision. C'est rare qu'un article illustre aussi concrètement deux visions différentres de notre société. Posé en de tels termes on pourrait probablement sortir du dialogue de sourd que nous vivons au Québec.

  • Guy Drouin - Abonné 24 novembre 2012 12 h 10

    Des chiffres qui nous induisent en erreur

    « On peut le voir, selon lui, à la proportion de la rémunération totale accaparée par le 1 % des plus riches, qui s’élevait avant la crise à 24 % aux États-Unis, à 14 % au Canada anglais et à seulement 7 % dans le Québec francophone. »

    On ne peut comparer les chiffres du Québec FRANCOPHONE avec les autres. Il faudrait prendre les chiffres du Québec réel, comprenant les anglophones, pour comparer des pommes avec des pommes. Pourquoi exclurent les patrons anglophones pour nous faire croire que la richesse est mieux répartie qu'elle ne l'est en réalité? Il paraît que le petit nombre des anglophones québécois (autour de 9 %) paient 40% des impôts de la province, c'est dire qu'ils possèdent une part de la richesse bien plus importante que leur proportion démographique. En les incluant dans les données, on serait bien plus près de la moyenne canadienne. Ils vivent au Québec et leurs employés sont en grande partie des francophones, pourquoi les exclure des données? C'est malhonnête.

    • Mario Jodoin - Abonné 24 novembre 2012 20 h 43

      En fait, ces données sont fausses. Le 7 % du Québec était vrai en 1985.

      On peut lire dans une récente étude de l'IREC (http://www.irec.net/index.jsp?p=35&f=1078) que «Depuis 1985, il y a une hausse importante de la concentration des revenus pour le 1 %, passant de 7 % de tous les revenus à presque 12 %.»

      Les données ne sont pas assez précises pour calculer le 1 % francophone. Cet adjectif ne m'apparaît que stylistique dans ce contexte.

      D'ailleurs, contrairement à d'autres commentateurs, je déplore qu'aucune source ne soit mentionnée dans cet article. Les termes revenus, rémunération et autres semblent joyeusement confondus. J'ai du respect pour Pierre Fortin, mais «selon ses calculs» me semble un peu juste pour pouvoir les apprécier.

  • Leclerc Éric - Inscrit 24 novembre 2012 14 h 45

    S'enrichit-on vraiment au salaire minimum?

    Quand ont compare le niveau de vie des plus bas salariés du Québec (en tenant compte des minimes avantages sociaux qu'ils reçoivent - vêtements de travail fourni par l'employeur, deux pauses de 30 minutes pour les repas, quelques jours fériés par année, et aucune sécurité d'emploi) même s'il est plus valorisant de travailler <au bas de l'échelle> et de proscrire le travail au noir, les avantages d'être à l'aide sociale tout en tentant de retirer le maximum de bénéfices à l'abri du fisc (médicaments payés par l'état, journées de gardiennage payées aussi par l'état, et tous les autres avantages payés par les citoyens parmi les plus taxés en amérique du Nord) est-t-on vraiment si riches au Québec avec un revenu de moins de vingt-milles dollars pas an, IMPOSÉ !?

    • Nicolas Blackburn - Inscrit 24 novembre 2012 19 h 33

      Non.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 24 novembre 2012 21 h 13

      Non, on est pas «si riches» au salaire minimum. C'est sous le seuil de la pauvreté, après tout.

      Mais les gens au bas de l'échelle salariale du Québec ont-ils une meilleure qualité de vie que les Étatsuniens au bas de l'échelle salariale?

      Oui, sans l'ombre d'une doute.

      Surtout en ce qui concerne les soins de santé, le climat social, l'éducation et le filet social, l'herbe est plus verte pour les moins bien nantis du Québec.

      Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas place à l'amélioration.

  • Claude Gagnon - Inscrit 25 novembre 2012 19 h 59

    Au Québec, l'enrichissement...

    Un point de vue, rien de plus ! Dommage pour lui qu'il se soit associé à Lucien Bouchard dans son élan de lucidité, crédibilité en moins. Vous connaissez le cas où vous mettez 6 économistes autour d'une table traitant d'un sujet, il en ressort 7 points de vue. Chacun ayant le sien, un septième point de vue apparaîtra en forçant le consensus.