L’enrichissement profite à tous - Tout le Canada traîne de la patte


	Les inégalités entre riches et pauvres ne cessent de croître dans la plupart des pays développés. Mais au Québec, l’État assure une meilleure répartition.
Photo: - Le Devoir
Les inégalités entre riches et pauvres ne cessent de croître dans la plupart des pays développés. Mais au Québec, l’État assure une meilleure répartition.

Le Québec et le Canada ont presque aussi bien fait que les États-Unis en matière de gains de productivité depuis 50 ans. Mais cette performance générale cache un départ canon, il y a de cela bien longtemps, et des résultats plus que décevants depuis une trentaine d’années.

« C’est un problème très grave, mais il n’est pas propre au Québec. C’est un problème canadien », constate à ce sujet Robert Gagné, directeur du Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal.


La productivité correspond à la richesse produite divisée par le nombre d’heures travaillées. Autrement dit, plus la productivité est grande, plus les travailleurs d’une économie sont efficaces durant leurs journées normales de travail et plus les biens et les services qu’ils produisent ont de la valeur.


« C’est le facteur déterminant de l’accroissement de la richesse des pays développés et de leur qualité de vie. Tous les autres facteurs arrivent loin derrière », explique Robert Gagné, qui a publié le mois dernier un rapport sur le sujet.


On y voit, par exemple, que le Québec a appris à produire l’équivalent de 13 386 $ de plus par habitant depuis 1981. Sur ce montant, 11 188 $ sont venus des gains de productivité contre seulement 2841 $ attribuables à la baisse du chômage et à l’augmentation de la présence des femmes ou des jeunes sur le marché du travail (taux d’emploi), et 2526 $ attribuables à l’augmentation du nombre d’habitants en âge de travailler grâce au taux de natalité ou à l’immigration. La diminution du nombre d’heures travaillées a soustrait 3169 $ à ces gains.


Mauvais élèves


La productivité horaire a presque autant augmenté au Canada et au Québec, depuis 50 ans, que dans le pays qu’on cite souvent en exemple en la matière : les États-Unis (voir autre texte). Ce que ces données ne disent pas cependant, c’est que les États-Unis sont loin d’avoir été les meilleurs à ce chapitre depuis une trentaine d’années et que le Canada et le Québec ont fait encore pire.


La croissance moyenne de la productivité d’une vingtaine de pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) entre 1981 et 2011 a été de 1,94 % par année, contre 1,59 % aux États-Unis, 1,26 % au Canada et 1,08 % au Québec. Le score du Québec a particulièrement été mauvais durant les années 80 (0,70 %), avant de se rapprocher de celui - guère plus brillant - du Canada durant les années 90 (1,74 %) et les années 2000 (0,80 %).


Ce phénomène est extrêmement préoccupant dans un monde où la concurrence est de plus en plus serrée entre les économies, particulièrement dans les pays, comme le Canada, aux prises avec un vieillissement de sa population.


Toutes sortes d’explications ont été avancées pour essayer de comprendre cette piètre performance du Canada en matière de productivité. On a, entre autres, beaucoup parlé de la paresse qui se serait installée chez les exportateurs durant toutes ces années où ils ont pu profiter de l’avantage conféré par un dollar canadien tellement déprécié qu’il est allé jusqu’à tomber sous la barre des 62 ¢ américains. On attribue aussi la trop grande dépendance de son économie aux exportations de ressources naturelles. Certains dénoncent plus généralement une culture déficiente au sein des entreprises en matière d’investissement dans la recherche et l’innovation en dépit de très généreux programmes de crédits d’impôt.


Robert Gagné pointe du doigt les normes du travail trop contraignantes et la trop grande réticence des pouvoirs publics à laisser l’économie s’adapter aux chocs économiques et technologiques. « Aussitôt que l’un de ces chocs provoque des pertes d’emplois, les gouvernements se croient obligés d’intervenir pour maintenir ces emplois coûte que coûte », affirme-t-il. Il en veut également aux obstacles à l’investissement étranger dans un secteur comme celui des télécommunications. « Dans une économie de services comme la nôtre, les technologies de l’information sont au coeur de tous nos échanges. Pourtant, on s’entête, au nom d’une défense mal placée des intérêts stratégiques du pays, à garder un système qui nous condamne à avoir des réseaux de communication inefficaces et trop chers. »


L’économiste voudrait qu’on s’inspire, non pas du voisin américain, mais des petits pays d’Europe du Nord comme la Suède, la Finlande et les Pays-Bas, dont les gains de productivité ont été bien plus grands depuis 30 ans. Il leur envie notamment ce que d’autres ont appelé le système de « flexicurité ».

 

L’exemple venu du froid


Cela consiste, d’une part, à accorder le maximum de flexibilité possible aux employeurs en matière d’embauche et de mise à pied, d’organisation du travail et de sous-traitance afin qu’ils puissent s’adapter rapidement à l’évolution des technologies et de la concurrence. Cela s’accompagne, d’autre part, d’une garantie de sécurité pour les travailleurs qui prend la forme d’un filet social généreux et d’un système de formation et de requalification professionnelles permettant à ceux qui perdent leur emploi d’en retrouver un autre rapidement.


« C’est une approche qui repose beaucoup sur la concurrence sans obligatoirement tourner à la privatisation. On n’y remet absolument pas en cause les objectifs de protection sociale et de redistribution de la richesse, au contraire. Il s’agit de maintenir des sociétés généreuses, solidaires et équitables où plusieurs services relèvent du financement public, mais dont l’économie serait quand même efficace. Je ne dis pas que le résultat est parfait. Mais le Canada et le Québec seraient contents d’avoir obtenu les mêmes succès. »

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