Des lettres qui donnent le poids des chiffres

Photo: Agence France-Presse (photo) Philippe Huguen

Que peut-on envisager pour contrer le pouvoir des agences de notation ? Voilà la question abordée dans la brochure Agences de notation : au coeur des dérives de la finance, publiée par Julia Posca, chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS). Pour la conférence de presse, on avait convié les journalistes aux locaux de l’Institut, situé au Comité social Centre-Sud, qui regroupe différents services : clinique d’impôt, friperie, cantine offrant des repas pour 3 $, ateliers d’art et de couture, etc. Ce n’est pas un lieu que fréquenteraient les spécialistes de Standard Poor’s et de Moody’s.


En effet, l’endroit n’a rien des édifices huppés de Wall Street ou de la rue Saint-Jacques, ni des grands hôtels où se tiennent les conférences de presse classiques. C’est une ancienne école comme celle où j’ai étudié, recyclée en centre communautaire. Les chercheurs qui nous accueillent sont aux antipodes des gens d’affaires qu’on voit habituellement au journal télévisé. Ils ne portent pas de cravate ni de costumes bon chic bon genre : vêtements modestes d’étudiants et de jeunes travailleurs. Julia Posca poursuit d’ailleurs des études doctorales en sociologie à l’UQAM.


D’emblée, on sait que le point de vue défendu ne sera pas celui des chambres de commerce. Il y a là quelque chose de rafraîchissant. Quand on entend parler d’économie et de finance, on a trop peu l’occasion d’entendre l’opinion des classes moins nanties.


Récemment, les agences de notation ont fait la manchette. On sait que Fitch et Standard Poor’s sont susceptibles de poursuites pour des rapports présumés inexacts qui auraient eu des effets négatifs sur les marchés italiens. On a aussi appris que Standard Poor’s et DBRS menaçaient d’abaisser la cote de crédit de la Caisse de dépôt et placement du Québec si le gouvernement péquiste décidait d’en réduire l’indépendance.


En cette ère du soupçon généralisé, où tout citoyen un peu allumé se met à douter des institutions qui réglementent sa vie, cette prise de position de l’IRIS tombe à point. Elle dit ce que l’on pressentait, c’est-à-dire que les mots neutralité et impartialité sont inadéquats. Loin d’être un facteur de stabilité, les agences peuvent déstabiliser les marchés en alimentant la spéculation, de même qu’elles font des recommandations qui aggravent les problèmes économiques des pays décotés. En effet, selon le secrétaire général adjoint et chef économiste de l’OCDE, Pier Carlo Padoan, les agences de notation « expriment des jugements, entraînant une accélération de tendances déjà à l’oeuvre. C’est comme pousser quelqu’un qui est au bord du ravin. »


Dès lors, quelles solutions envisager pour modifier la situation ? Les trois principales agences (S P, Moody’s et Fitch) ayant pignon sur rue aux États-Unis, il importerait de créer une agence de notation publique européenne, selon Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg, qui préside les réunions des ministres des Finances de la zone euro. Le Parlement européen, quant à lui, projette une régulation des agences. De son côté, Julia Posca rappelle que des balises ont été mises en place par des autorités réglementaires des marchés financiers « afin de mieux encadrer les activités des agences ».


Mais la véritable solution doit passer par le politique, continue Mme Posca. Il ne s’agit pas, pour les gouvernements, de promettre une meilleure réglementation des agences de notation, mais de rejeter « les impératifs de l’économie financière » actuelle et de retrouver une souveraineté leur permettant de travailler au bien collectif.


Pour qui suit l’actualité, l’enjeu est de taille, on en conviendra. Et on peut se demander si cette conclusion est réaliste. Un seul pays ne peut changer l’ordre du monde : il faudrait une concertation généralisée. Certains pourraient trouver cette étude idéaliste par ses conclusions, mais elle a le mérite de mettre des mots sur la réalité financière à laquelle nous sommes confrontés tous les jours. En nous rappelant aussi que l’économie et l’éthique ne sont pas des données étanches, elle fait contrepoids au cynisme qu’on rencontre présentement. On sort de cette conférence de presse en sentant qu’on avait mieux compris qu’on ne le pensait les liens entre le politique et l’économie.

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