Stornoway - La conquête du Nord endiamanté

Patrick Godin, vice-président et chef de l’exploitation de Stornoway
Photo: François Pesant Le Devoir Patrick Godin, vice-président et chef de l’exploitation de Stornoway

« Dans ma carrière, ce n’est jamais arrivé que la vie soit simple », laisse échapper comme un cri du coeur Patrick Godin, vice-président et chef de l’exploitation de Stornoway depuis mai 2010, et dont la carrière depuis un quart de siècle lui a fait découvrir le monde minier aussi bien en Abitibi qu’au Nunavik, en Afrique et en Guyane française où il fut p.-d.g. CBJ-Caiman, une filiale de Cambior. Mais, tout de même, dans le diamant, la vie devrait être un peu plus simple, non ?

Ce n’est pas l’avis de M. Godin : « Dans le Plan Nord, il y avait un projet sexy, c’était Stornoway. Des diamants, c’est nouveau au Québec et, dans l’esprit des gens, c’est florissant et beaucoup plus payant que le fer. ArcelorMittal, qui est dans le fer, verse 255 millions de redevances par année. Je n’atteindrai jamais ça. Stornoway est quand même un projet extraordinaire. Les Québécois détiennent maintenant collectivement 43 % des actions de cette société. » Par l’intermédiaire d’Investissement Québec les Québécois ont une participation de 34 % et recevront des redevances de 2 %. En outre, la Caisse de dépôt et placement y a une participation de 7,5 %. Par ailleurs, Agnico-Eagle Mines possède 10 % des actions, et le public a le reste avec 47 %. Stornoway, fondée à Vancouver en 1986, a de plus décidé en mai dernier d’installer son siège social et bureau principal au Québec, à Longueuil, essentiellement parce que le projet Renard dans le Grand Nord québécois est devenu son « vaisseau amiral ».


La forte présence des Québécois dans Stornoway peut s’expliquer par le fait que la SOQUEM, une société d’État née dans les belles années de la Révolution tranquille, fut en 1996 à l’origine de la recherche de diamants sur le territoire québécois. Elle a été « le moteur » de recherches qui ont conduit à une première découverte de diamants en 2001 et au projet Renard. Il y a eu au début un partenariat à parts égales avec Stornoway, qui a, par la suite, fait l’objet d’une prise de contrôle hostile. La SOQUEM, devenue une filiale d’Investissement Québec, a finalement vu sa participation de 50 % convertie en actions de Stornoway, à une valeur de l’action fixée à 2,40 $. Or cette action est actuellement négociée à 63 cents à la Bourse de Toronto. Dans ce contexte, on comprend mieux M. Godin lorsqu’il dit que la vie n’est pas toujours simple, même dans le diamant.


« Quand on se compare aux autres mines de diamant, on est loin d’être la pire. Quand on a présenté notre étude de faisabilité qui prévoyait des investissements de plus de 800 millions pour la construction, cela représentait beaucoup de dilution pour les actionnaires qui maintenant attendent de voir comment on va structurer le financement du projet afin de mieux évaluer la dilution de l’action », explique le chef de l’exploitation. Stornoway est présentement en voie de finaliser une entente avec sept banques pour un prêt de 475 millions, ce qui contribuera à atténuer le facteur de la dilution. « Pour le reste, on va voir. Ça peut être toutes les formes possibles de financement avant d’arriver à la dilution », ajoute-t-il. On envisage aussi une réduction des investissements de l’ordre de 50 à 80 millions sur un coût total de 850 millions (sans compter les 160 millions injectés dans la recherche de diamants depuis 2001). La mise en exploitation de la mine est prévue pour 2015.

 

Valeur de l’action


Selon la courbe de Lassonde bien connue dans l’industrie minière, la valeur de l’action devrait remonter sensiblement quand il y aura production, « mais on ne contrôle pas ce qui se passe en Europe, ni l’endettement du Québec », ajoute prudemment M. Godin, qui n’en demeure pas moins convaincu d’un avenir très brillant pour le diamant : « Il est très difficile de trouver un gisement de diamant de joaillerie. L’offre baisse et la demande augmente. Chaque année, il y a 32 millions de Chinois qui font leur entrée dans la classe moyenne. Il y a une tendance semblable en Inde et ça commence en Afrique », remarque-t-il.


À court terme, le plus important pour cette minière est l’ouverture de la route 167. Une route controversée ? « Ce n’est pas la route de Stornoway. Ce projet de route était dans les cartons du gouvernement bien avant notre projet. C’est la route des monts Otish qui a été demandée à la suite d’une consultation impliquant les municipalités et les Cris, en vue de désenclaver l’est du Québec, par rapport à la baie James et l’Abitibi. Le gouvernement a décidé de récupérer 50 % du coût de construction de cette route de 330 millions auprès des utilisateurs que seront les mines, l’industrie forestière, les Cris. Nous avons dit au gouvernement qu’on était prêts à collaborer et on s’est entendus par contrat pour payer une part de 25 %, soit 44 millions. » Selon l’entente, ce montant ne bougera pas, même si le coût de construction de cette route devait augmenter, ce qui est effectivement le cas. Stornoway s’est engagée par ailleurs à payer 1,2 million par année pour l’entretien de la route.


Autre sujet de controverse, les sommes payées en redevances et impôts. « Taxer sur les revenus ? Je trouve ça excessivement dangereux, à cause des fortes variations cycliques dans cette industrie. Il faut taxer sur les profits et considérer le contexte fiscal dans son ensemble, y compris ce qui est payé aux Cris, à la municipalité de Baie-James. On est taxés à près de 50 % dans le nord du Québec. En plus, on nous demande de nous impliquer socialement. Or, notre financement est fait après impôts. Le projet va générer 560 millions en retombées fiscales dans les 10 premières années. Comme les liquidités sont assez restreintes sur le marché, il faut faire attention », soutient M. Godin. Au fait, que pense-t-il du nouveau gouvernement péquiste à Québec ? « Mon opinion personnelle est que le gouvernement du PQ a été dans le passé un très bon supporter de l’industrie minière. J’ai bénéficié de l’aide de François Gendron, qui était ministre des Ressources naturelles, pour sauver en Abitibi une mine qui emploie encore 165 personnes. »


Un troisième sujet de controverse porte sur le recours au diesel pour alimenter en électricité le projet Renard. « Je ne voulais pas de diesel. Ça n’avait pas de bon sens. On a payé Hydro-Québec pour faire une étude pour une ligne électrique. Celle-ci coûterait 175 millions sur une distance de 160 km. C’était trop coûteux. Les éoliennes ? Il faudrait quand même recourir au diesel sur 70 % du temps. Quand on retirera des revenus de l’exploitation de la mine, on pourra reconsidérer d’autres options que celle du diesel », répond-il.


Et puis, aux reproches faits à Stornoway de ne pas vouloir aider à la transformation des diamants au Québec, sa réaction est la suivante : « Il y a quatre mines de diamant au Canada et il y a eu quelques usines de polissage. Il n’en reste qu’une seule. La stratégie du Québec a été copiée sur celle des Territoires du Nord-Ouest, soit réserver 10 % de la production à des usines locales. Le polissage ne fait pas partie de nos activités, mais on est toujours disposés à réserver 10 % de notre production à l’industrie locale. Il faut savoir quand même qu’il y a 900 000 Indiens qui polissent des diamants en Inde et quelques autres en Chine et en Thaïlande, des gens payés au salaire minimum. » Tout de même, le nouveau président et chef de la direction de Birks, Jean-Christophe Bédos, exprimait récemment un intérêt enthousiaste pour les futurs diamants du Grand Nord québécois. M. Godin confirme qu’il aura bientôt une réunion avec lui.


Quoi qu’il en soit, la mine qui entrera en exploitation en 2015 emploiera 460 personnes, après en avoir embauché 500 pendant la construction. Elle produira deux millions de carats par année. Ses réserves officiellement confirmées lui donnent une durée de vie de onze ans, mais le plan d’affaires prévoit des activités pendant vingt ans, étant donné son potentiel de croissance de classe mondiale. Les dirigeants de Stornoway se réjouissent d’avoir établi des relations cordiales et apparemment solides avec tous les partenaires de cette grande région nordique, y compris les Cris, les municipalités de Baie-James, de Chapais et de Chibougamau, qui sont des alliés pour assurer une acceptabilité sociale et offrir un bassin de travailleurs vivant déjà dans cette vaste région.


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Collaborateur