Dominique Plihon, économiste français - Rejeter le néolibéralisme et retourner à une fiscalité plus progressive

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	Dominique Plihon: «Je suis assez pessimiste.»</div>
Photo: François Pesant - Le Devoir
Dominique Plihon: «Je suis assez pessimiste.»

L’économiste français Dominique Plihon le dit sans détour. Il le répète même. Il est « pessimiste » par rapport aux chances de l’Europe de sortir de la profonde crise dans laquelle elle est plongée. Le président du conseil scientifique d’Attac France nourrit d’autant plus de craintes qu’il estime que les États s’entêtent à appliquer des politiques d’austérité dévastatrices, pressés qu’ils sont de répondre aux demandes des marchés. Il plaide plutôt pour un rejet du néolibéralisme et un retour à une fiscalité plus progressive.

« Je suis assez pessimiste. Je pense que les politiques qui sont mises en place et celles qui seront mises en place prochainement ne sont pas de nature à sortir l’Europe de la crise. Il y a même un risque d’enchaînement d’événements assez inquiétant à la rentrée. Dès le mois de septembre, il devrait y avoir des attaques spéculatives sur l’Espagne, qui vont déclencher une certaine panique et provoquer une situation de tensions très fortes. D’ailleurs, les dernières enquêtes sur les prévisions des prochains mois sont pessimistes. Je ne vois pas, à court terme, de sortie de crise », explique M. Plihon dans un entretien au Devoir.


L’exemple le plus dramatique de cette crise européenne, la Grèce, est selon lui plus que jamais exposé à une sortie précipitée de la zone euro. « Il y a une chance sur deux pour que la Grèce sorte de la zone euro. Mais il y a six mois, j’aurais dit qu’il y avait 20 % de chance », soutient celui qui a siégé au Conseil d’analyse économique du gouvernement de Lionel Jospin, au début des années 2000.


Malgré les nombreux plans de réforme structurelle et d’austérité, les mauvaises nouvelles ne cessent de s’accumuler. Au dernier trimestre, le PIB grec a reculé de 6,2 %. La dégringolade pourrait même dépasser les 7 % cette année, alors que le FMI prévoyait initialement un recul de 4,5 %. « Difficile, dans de telles conditions, de rembourser sa dette. »


L’Espagne aussi va très mal, insiste l’économiste. « Et les politiques d’austérité devraient se durcir, parce que le pays va faire appel à l’aide européenne et qu’un plan d’ajustement supplémentaire va lui être imposé, alors que le pays est déjà en récession profonde. »


Le chômage y est d’ailleurs très élevé, de l’ordre de 25 % en fait. Près du double chez les 25 ans et moins. L’Italie, la France et le Portugal sont également dans des situations difficiles.

 

« Ça fait beaucoup de pays en difficulté. Et il suffit qu’un grand pays comme l’Espagne se mette à basculer, qu’il ne soit pas en mesure de maîtriser la situation, pour que les dangers soient très grands en Europe. »


L’Europe est un espace économique « très intégré et interdépendant », rappelle Dominique Plihon. Dans ce contexte, « si tous ces pays freinent en même temps, ça provoque un effet multiplicateur vers le bas, c’est-à-dire que ça amplifie encore plus la récession. On apprend cela en première année d’université, mais les gouvernements ignorent ou ne veulent pas prendre en compte cet aspect multiplicateur. Pourtant, on constate même que l’Allemagne ralentit à son tour ».


Les grandes banques européennes sont elles aussi très liées entre elles et très exposées, en raison des prêts consentis aux États. Selon M. Plihon, une sortie de la Grèce risquerait d’accroître la nervosité dans toute la zone euro, entraînant un recul encore plus prononcé de la consommation, davantage de difficultés pour les pays aux situations économiques fragiles et, éventuellement, une vague de crises difficile à contrecarrer. « Si ça se produit, c’est le début de la fin, laisse-t-il tomber, car les moyens actuels sont insuffisants pour endiguer une vague de crises, de faillites bancaires et de contagions importantes. »

 

Le gouffre de l’austérité


Le principal problème, selon M. Plihon, c’est que les États s’entêtent à vouloir sortir du gouffre en empruntant le chemin - de façon volontaire ou forcée - de l’austérité économique. « Les politiques d’austérité, en matière de finances publiques, sont non seulement des politiques dangereuses et inégalitaires, mais aussi économiquement contre-productives, fait-il valoir sans détour. Les pays auxquels on impose des politiques trop strictes vont avoir de plus en plus de difficultés à rembourser leurs dettes. » Ces politiques, par exemple, peuvent avoir pour effet de faire grimper le chômage. C’est ce qu’on constate par exemple en Espagne. Au point où certaines familles se regroupent autour d’un membre qui, lui, a encore des revenus, de façon à assurer leur subsistance. En Italie aussi, le chômage bat des records.


Mais pourquoi n’y a-t-il pas davantage de cohésion entre les différents États européens pour orchestrer une véritable sortie de crise ? « Il y a l’idéologie néolibérale, qui dit qu’il faut écouter les marchés. Or les marchés financiers font une pression permanente pour que les pays réduisent leurs déficits publics et les gouvernements préfèrent les écouter plutôt que de leur dire qu’ils vont faire des politiques de soutien pour éviter de plonger en récession. »


Qui plus est, le néolibéralisme suppose une réduction du rôle de l’État. Dans ce cas, avance M. Plihon, « la dette est instrumentalisée par les élites politiques et financières, qui sont très liées, pour réduire la part de l’État dans l’économie, mais aussi les impôts des entreprises et des grandes fortunes. C’est un mélange d’aveuglement et de manque de lucidité ». Or, souligne-t-il, dans l’esprit du keynésianisme, l’État a un rôle important à jouer, surtout lorsqu’il faut mettre en place des politiques de relance.


Dominique Plihon fait partie d’un groupe qui se présente comme « Les économistes atterrés », actif depuis deux ans, et qui a construit toute une critique des éléments qui ont selon eux mené à la crise, mais aussi qui empêchent d’entrevoir une sortie du bourbier. D’abord, comme plusieurs penseurs progressistes le suggèrent, M. Plihon estime essentiel d’« opérer une réforme fiscale rapide pour que les impôts puissent redonner aux États les ressources dont ils ont besoin pour jouer leur rôle dans l’économie ». Une telle réforme fiscale suppose d’imposer davantage les entreprises et les citoyens aux revenus les plus élevés.


« Il faut revenir à une fiscalité plus progressive, comme ce qui prévalait avant les années 80, explique l’économiste. Il faut aussi s’attaquer à cette vision contestable qui veut que le problème de la dette est seulement dû aux excès de dépenses des États. En fait, le problème est d’abord du côté de la fiscalité et de la charge de la dette. Les intérêts sont trop élevés. Les marchés exigent des rendements trop élevés sur les dettes publiques. »


Par ailleurs, selon la formule des Atterrés, « il faut non pas rassurer les marchés, mais désarmer les marchés ». M. Plihon juge que les États devraient prendre des mesures afin d’empêcher les marchés de « spéculer sur les dettes publiques et de faire une pression permanente sur les gouvernements ». Comme Attac le dit depuis des années, il serait notamment urgent de mettre en place une taxation des transactions financières. Mais ce genre d’idée prend du temps à s’imposer, même quand la crise fait rage.

13 commentaires
  • Denys Duchaine - Abonné 22 août 2012 08 h 31

    Un vrai lucide

    Voià un regard éclairant et courageux d'un libre penseur.
    Voilà ce qu'est un vrai lucide!

  • Killian Meilleur - Inscrit 22 août 2012 10 h 43

    Un vent de fraîcheur

    « il faut non pas rassurer les marchés, mais désarmer les marchés »

    Merci!

    Mille fois merci!

    À travers tout le bourbier démagogique dénué de logique que les individus comme Friedman tentent de nous enfoncer dans le crâne, une telle déclaration fait véritablement l'effet d'un baume sur le coeur.

  • Frederick Tonussi - Inscrit 22 août 2012 13 h 02

    Du n'importe quoi!

    L'opinion de cette économiste repose sur des n'importe quoi, il n'y a rien de lucide ou de rafraichissant dans cette opinion, au contraire. L'austérité est une nécessité. Ce sont justement des années de dépenses excessives à la sauce Keyne (mal appliqué par le politique) qui ont mis l'économie occidentale dans cette misère.
    Que l'austérité cause des difficultés c'est certain, mais c'est un mal nécessaire, le retour à la réalité après les excès n'est jamais facile mais je crois que nous en sommes rendus là. Contrôler le marché en empêchant la spéculation? Sérieusement? Si l'état faisait bien son travail au départ il n'aurait pas à emprunter et donc par la suite contrôler. Et contrôler comment? Ce contrôle ce trouve justement dans le marché financier qui freine l'emprunt sans limites de l'état par des intérêts élevé lorsqu’il y a risque et inversement lorsqu’il n’y en a pas ou moins.
    Mais pour ceux qui sont d’accord avec cette économiste et son équipe vous n'aurez qu'a suivre le futur des É.-U. qui contrairement à l’Europe applique justement une politique expansionniste a tout craint en voulant solutionné un problème de dette avec encore plus de dettes. C'est d'ailleurs ce qui a toujours été fait jusqu’ici et à mon avis, pourquoi nous en sommes rendus là au départ.

    Pour ceux que cela intéresse renseignez-vous sur Irving Fisher vous aurez un point de vue autrement plus réaliste. http://fr.wikipedia.org/wiki/Irving_Fisher

    • Djosef Bouteu - Inscrit 22 août 2012 16 h 55

      Les États-Unis n'appliquent pas du tout la politique de cet économiste, puis-ce que les impôts y sont très bas et les congés fiscaux et les réductions de taxes aux plus riches ont été prolongées.

      Faut arrêter de répandre des imbécilités. Ça devient insupportable cette démagogie et cette ignorance volontaire des faits.

    • Maxime Raymond Dufour - Abonné 22 août 2012 21 h 28

      C'est moi où l'économiste sur lequel vous nous suggérez de nous renseigner est partisan de l'intervention de l'État en temps de crise? "Fisher considère que l'intervention de l'État est nécessaire pour éviter le cercle vicieux de la déflation et l'approfondissement de la crise." Je ne vois pas en quoi cette théorie va dans votre sens.

    • Michèle BAHAR - Inscrite 28 août 2012 08 h 15

      Vous conseillez aux lecteurs de faire un petit tour sur Wikipedia pour être un peu moins idiots, mais un lecteur moyen ayant un niveau de compréhension tout à fait normal n'y comprendra plus rien car il y trouve tous les arguments pour vous contrer. Fisher n'est pas le bon exemple, il faut le lire et le classer sans suite.

  • Frederick Tonussi - Inscrit 23 août 2012 11 h 53

    Réponse !


    «@Djosef - Premierement merci de me traiter d’imbécile et de démagogue, venant de quelqu'un qui juge c'est assez ironique. Je ne tords pas les faits, un des sous-titres du présent texte est «Le gouffre de l’austérité» donc à moins que je ne sache pas lire alors que cela me semble clair, ce regroupement de penseurs est contre les mesures d’austérités appliquées en Europe il est donc évident qu’à l’inverse il soit pour les mesures expansionnistes et inflationnistes (via l’augmentation de la monnaie en circulation entre autres choses) du gouvernement américain (et britanniques). D’ailleurs les pays qui souffrent en Europe, sont justement des pays qui ont appliqué des mesures expansionnistes à crédit semblable aux américains. A ce sujet, le cas de l'Islande résume assez bien le problème.Deuxièmement ce que vous affirmé au sujet de l’impôt bas payé par les Américains nantis je ne le conteste nullement dans mes explications au contraire ce n’est qu'une partie du problème, mais ce n’est pas LE problème et encore moins LA solution. Vous vous rappelez, je suis pour l’austérité, c’est l’auteur du texte qui ne l’est pas!

    @Veronique – Si je me rappelle bien dans ma réponse j’affirme que si au départ l’état faisait bien son travail il ne se retrouverait pas dans cette situation d’endettement accumulé et qu’il n’aurait donc pas à emprunter ni donc, à contrôler par la suite. Dans cette optique le marché est un balancier, et le «pouvoir» du marché n’est dû qu’au laisser-faire politique qui administre mal et non pas à un complot financier.

    «Pour Irving Fisher, les grandes dépressions résultent en premier lieu du surendettement associé aux périodes de boom économique» -- Difficile de faire plus clair et voilà pourquoi je trouve Fisher tout à fait approprié à la situation économique décrite dans ce texte.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 23 août 2012 15 h 08

      Tu réponds complètement à côté de l'article et de mon commentaire.

      Les États-Unis n'ont pas adopté une fiscalité plus progressive, ce que propose l'article.

      Prétendre le contraire relève effectivement de la démagogie ou de l'imbécilité, au choix.

    • Eduardo Salvador - Inscrit 24 août 2012 06 h 54

      @Frédéric Tonussi
      Vous vous êtes complètement fait avoir par la propagande néolibérale:

      - Dire que c'est lexcès de politiques keynésiennes qui a mené au surendettement des États, c'est complètement faux. Donnez-moi un seul exemple, à l'exception de la Grèce (et encore)...

      - "Ce contrôle ce trouve justement dans le marché financier qui freine l'emprunt sans limites de l'état par des intérêts élevé lorsqu’il y a risque et inversement lorsqu’il n’y en a pas ou moins"
      Oui c'est jsutement pour ça que les taux étaient tous super bas juste avant la crise. La Grèce a pu emprunter sur le marché à 1-2% pendant 10 ans... C'est selon vous une preuve de la bonne évaluation des marchés financiers?

      - Vous reprenez Fisher alors que vous ne comprenez pas ce qu'il dit. Lorsqu'il parle de la crise de 1929 et au mécanisme de déflation par la dette, il fait référence aux dettes privées (et non publiques). D'ailleurs pour beaucoup de pays de la zone euro, une bonne partie du surendettement récent des États est à imputer au besoin de contrer la déflation dans le secteur privé. Fisher serait d'ailleurs d'accord que c'est à l'Etat de relancer l'économie lorsque le secteur privé est en période de désendettement.

      - Vous êtes pour l'austérité, mais qui défend encore cela?? C'est indéfendable. Même les économistes les plus mainstream disent que ça ne marche pas..

      - "D’ailleurs les pays qui souffrent en Europe, sont justement des pays qui ont appliqué des mesures expansionnistes à crédit semblable aux américains."
      Il s'agit d'endettement privé..
      Mais soit, ce n'est pas tout à fait vrai. Les pays qui souffrent sont aussi ceux qui n'ont pas freiné la progression des salaires (déflation salariale) au même rythme que l'Allemagne, se trouvant alors en manque ce compétitivité et affichant du coup des déficits commerciaux.

      -Vous êtes très, mais alors très loin de comprendre les systèmes économiqes et financiers aussi bien que le fait Dominique Plihon. je vous conseille d'aller étudier un peu..

    • Frederick Tonussi - Inscrit 24 août 2012 10 h 29

      Sincèrement, je croyais que ce volet discussion permettait d'échanger nos idées et débattre sur le propos de manière civilisé. Mr. Tonussi exprime une pensée qui est également véhiculé dans le domaine. Il me semble qu'en débattre est une chose, la réduire à des insultes en est une autre. Le titre de mon commentaire ci-bas aurait du se terminer par un point d'exclamation. Dire à une personne qu'il est imbécile, démagoge ou bien non éduqué par divergences de pensées me semble hors propos ici. Mr. Tonussi mes sincères salutations pour votre courage d'exprimer votre opinion sur le sujet

    • Cyndi Lewis - Inscrite 24 août 2012 11 h 09

      Merci d'avoir mis mon courriel perso en commentaire sur cette page. Je suis pas en total accord avec vos propos, mais je suis pas pour les instultes gratuites. Salutations.

    • Maxime Raymond Dufour - Abonné 25 août 2012 09 h 16

      Je ne suis pas économiste non plus, mais je m'informe. À la lumière des conséquences des politiques d'austérité qui ont été appliquées en Europe, on peut dire que cela est un échec: les pays aux prises avec la crise ne font que s'y enfoncer plus encore.

      En contrepartie, si un pays investit dans un projet de société, le coût de celui-ci n'équivaut pas à la totalité des sommes investies par l'État: l'impôt sur le revenu lui revient, les taxes de vente et les infrastructures qui en résulteront (comprendre ici qu'un crédit d'impôt de 100$ à une famille pour envoyer les enfants suivre des cours de piano n'est pas vraiment un projet de société)... Par ailleurs, un État, enfin nos États actuels, ne mourront pas d'ici 30 ans. Un État peut donc rembourser sa dette sur un nombre beaucoup plus élevé de décennies qu'un être humain: il faut penser selon une autre échelle que l'humaine.

      Inversement, un État qui coupe et qui coupe fait des économies d'un côté, mais perd de l'autre en recettes et augmente les difficultés financières de sa population: c'est un cercle vicieux.

      Bien sûr, il ne faut pas que réparer les pots cassés: il faut sortir du système économique qui a mené à cette crise financière mondiale.

  • Cyndi Lewis - Inscrite 24 août 2012 09 h 49

    Démagoges et imbéciles s'abstenir

    Je suis pas économiste, je lis pas les grands penseurs dans ce domaine également. Donc, je ne vais pas répliquer à coup de bouquins ou de belles citations de peur de me faire insulter, pire de me faire répliquer à coup de "démagogue" et d"imbécile". Cependant, je sais que les différents pays actuels aux prises avec de profonde crise doivent impérativement agir. Devons nous agir par des politiques stricts ou des politiques de soutiens ? Agir par des mesures stricts inclut sur du court terme plus de chômage, plus de pauvreté et plus d'exode de la main-d'œuvre qualifié. Mais qu'elles sont les impacts sur le long termes ? À l'inverse une politique dite de relance et progressive semble effectivement très souhaitable, mais est-ce réaliste lorsque nous savons que l'ampleur de cette crise économique et sociale sera probablement une des plus profonde que nous avons connues et que les répercussions et les écueils que cela va engendrer nous échappe encore. L'urgence d'intervenir nous permet-il cet attente ? Sincèrement, je crois que nous devons rejeter ces vieilles idées économiques qui ne sont plus adaptées à nos marchées actuels et à notre mode de vie. Je suis pour une économie adapté, humaine et intelligente qui passe par une bonne exploitation de nos ressources, ainsi qu' une bonne gestion de nos institutions en harmonie avec le marché et les effectifs. Est-ce de l'Utopie de ma part ? Probablement. Mais, l'histoire de l'humanité nous a démontré que l'adaptation est le meilleur des mécanismes et que l'intervention brise l'équilibre naturel dont nous dépendons grandement.