La crise de la zone euro montre les déséquilibres du reste du monde

Depuis plusieurs semaines, avec diplomatie ou brutalité, inquiétude ou exaspération, les dirigeants politiques à Washington, Brasilia, Pékin, Londres ou Bombay, ont fait de la crise des dettes souveraines « la » responsable, du ralentissement de l’économie mondiale.


Obéissant à une sorte d’effet papillon, qui veut que le battement d’une aile de cet insecte au Brésil peut provoquer une tornade au Texas, la récession en zone euro - ajoutée à l’incapacité des gouvernants à l’endiguer - serait la cause du coup de frein de l’économie américaine comme de l’atterrissage en douceur de la Chine ou de la contraction de l’activité britannique.


En avril, le Fonds monétaire international (FMI), il est vrai, mettait en évidence les dangers d’une aggravation de la crise de l’Union monétaire sur la reprise globale. Avec une progression du Produit intérieur brut (PIB) mondial estimée à 3,5 % cette année, après 3,9 % en 2011 et 5,3 % en 2010, l’organisation de Washington est aujourd’hui plus optimiste que la plupart des économistes.


Depuis quelques jours, Deutsche Bank, Natixis, Citigroup revoient leurs chiffres à la baisse. Objectif : « refléter la détérioration de la situation en zone euro », expliquent les équipes de Citigroup pour qui le PIB mondial ne dépassera pas 3 % en 2012 en parité de pouvoir d’achat (2,6 % en chiffres bruts).


L’Union monétaire prend ainsi des allures de coupable idéal. « Il est toujours bien pratique de faire porter la responsabilité aux autres », note Guillaume Menuet, économiste chez Citigroup, rappelant que l’Europe ne s’était pas privée d’accuser les États-Unis de tous les maux lors de la crise des subprimes en 2007-2008.


La crise en zone euro, peut, de fait, difficilement expliquer les déséquilibres mis au jour depuis six mois dans les différentes parties du globe.


En Chine, les économistes imputent, notamment, le ralentissement de l’économie au contrecoup de la bulle immobilière et du crédit post-2008. La République populaire doit changer de modèle et « la demande intérieure n’est pas encore d’assez grande taille pour compenser la faiblesse des exportations », écrivent les experts de Natixis. En Inde, ces derniers pointent les « goulots d’étranglement du marché du travail ». Au Brésil : la politique monétaire trop restrictive et en Russie la dégradation des finances publiques. La zone euro n’a pas grand-chose à voir avec ça.


Quant aux États-Unis, les économistes s’inquiètent de « la falaise fiscale » : le terme décrivant la fin programmée, en 2013, des avantages fiscaux datant de l’ère Bush. Un manque à gagner significatif pour l’économie, représentant entre 4 % et 5 % du PIB, disent-ils.


Si rien n’est fait, la reprise américaine, encore hésitante, incapable de résorber le chômage, pourrait être compromise. Là encore, l’Europe n’y est pour rien. D’autant que les États-Unis ont une économie relativement protégée des chocs externes car leur PIB dépend pour plus des deux tiers de la consommation intérieure.


Pour autant, les attaques envers la zone euro ne sont pas injustifiées. « La crise des dettes souveraines n’est pas le seul facteur du ralentissement mondial, mais c’est le principal », estime Peter Hopper, économiste à la Deutsche Bank à New York, attristé par les atermoiements politiques des dix-sept.


La crise de l’euro se diffuse dans les différentes parties du globe de façon directe ou plus sournoise, précise Ludovic Subran, chez Euler Hermes.


Le premier canal est celui du commerce mondial. Un cinquième (18,9 %) des exportations du Brésil, 15,3 % de celles des États-Unis et 30,5 % de celles de la Russie sont destinées à la zone euro, explique-t-il. La récession attendue au sein de l’Union monétaire se traduit donc mécaniquement par de moindres débouchés pour l’industrie de ces pays.


La baisse du prix des matières premières, liée à la moindre demande des pays de la zone euro, pénalise les pays émergents, comme le Brésil.


Mais l’effet le plus délétère est le stress financier que provoque cette crise sans fin. Les banques européennes, mises à mal, rapatrient leurs actifs dans leur pays d’origine, privant des régions entières de flux financiers et de crédits pour alimenter les entreprises et les ménages.


En 1931, déjà le repli sur soi des banques américaines après la crise de 1929 avait provoqué des faillites bancaires en Autriche et en Allemagne, rappelle Michel Aglietta, professeur à Paris-X Nanterre. On connaît la suite.


Enfin, s’ajoute à cela, la « cristallisation des peurs », selon Guillaume Menuet chez Citigroup qui paralyse les chefs d’entreprise, angoisse les ménages, et déstabilise les investisseurs.


De quoi miner l’économie mondiale. Jusqu’où ? M. Aglietta, redoute le pire. Avec une consoeur américaine, l’économiste a fait des simulations. Résultat : « Si la zone euro tombait dans un trou, indique-t-il, avec une récession de l’ordre de 2 % à 3 % l’an, les États-Unis pourraient enregistrer une croissance nulle, la Chine de 7 % seulement et les pays émergents d’Amérique latine et d’Asie hors Chine de 0 % à 0,4 %. » Seule une action massive de politique monétaire de la Réserve fédérale américaine, dit-il, permettrait de limiter les dégâts.

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