L’économiste indigné

Les terribles problèmes économiques auxquels fait face aujourd’hui l’Espagne ne surprennent Arcadi Oliveres. « L’économie espagnole n’a jamais été aussi forte qu’on l’a fait croire », estime-t-il.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Les terribles problèmes économiques auxquels fait face aujourd’hui l’Espagne ne surprennent Arcadi Oliveres. « L’économie espagnole n’a jamais été aussi forte qu’on l’a fait croire », estime-t-il.

Le passage d’un camion de pompier, toutes sirènes hurlantes, vient couvrir un instant la douce voix du professeur et les cui-cui de bonheur des oiseaux du carré Saint-Louis baigné de soleil en ce lendemain de déluge. Ce bref intermède dans les explications d’Arcadi Oliveres sur le mouvement des indignados en Espagne l’amène à faire un constat. « Ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’il a presque fallu trois ans, après le début de la crise financière, avant qu’on se réveille et qu’éclate ce mouvement de remise en question populaire. »

Le professeur en économie appliquée de l’Université autonome de Barcelone précise d’entrée de jeu qu’on exagère grandement son rôle dans le mouvement né il y a un an en Espagne et qui a fait tache d’huile, d’abord en Europe, puis en Amérique du Nord sous la bannière d’Occupy Wall Street. On lui a seulement demandé, en raison de sa notoriété, de lire à la foule le manifeste fondateur du mouvement le premier jour, après quoi il s’est contenté de présenter une cinquantaine de conférences sur presque autant de places publiques différentes dans le cadre d’activités d’éducation populaire. « Mais je suis évidemment d’accord avec ces revendications », dit le sexagénaire en souriant.


Le capitalisme nous a habitués à ces crises économiques qui reviennent régulièrement. L’une des choses les plus choquantes, cette fois-ci, est le rôle central et désastreux joué par le secteur financier aussi bien dans les origines de la crise que dans le choix des stratégies de sortie, disait-il quelques heures avant de présenter sur le sujet une conférence publique au Coeur des sciences de l’UQAM dans le cadre du XIIIecolloque biennal du Regroupement québécois des intervenants en action communautaire. « Les sept derniers secrétaires ou sous-secrétaires au Trésor américains sont des anciens de la banque Goodman Sachs. Les premiers ministres qui ont récemment été imposés à la Grèce et à l’Italie étaient aussi passés par Goldman Sachs. Le nouveau président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi ? Un autre de Goldman Sachs. Il se peut que toutes ces personnes soient de bons techniciens, mais cela soulève, au minimum, des questions en matière démocratique. »


Deux monnaies pour l’Europe


La Grande Récession a fait basculer l’Europe dans une autre crise, celle des dettes souveraines. Arcadi Oliveres serait plutôt porté à appuyer l’ambitieux projet d’intégration européen, mais il ne peut s’empêcher de lui trouver bien des défauts, à commencer par l’hégémonie qui y exerce le couple franco-allemand. « C’est censé être un projet à 27pays. Pourquoi a-t-on l’impression qu’il n’y en a que deux qui commandent ? » On a aussi beaucoup reproché à l’Europe de ne pas avoir su accompagner son intégration économique par une intégration fiscale et budgétaire, mais l’on aurait pu commencer par convenir de normes du travail et d’un filet social minimal communs. Le Catalan ne peut s’empêcher aussi de faire remarquer à son interlocuteur québécois que les nations qui n’ont pas leur propre pays n’ont pas droit non plus à une place à la table des institutions européennes. Quant au traitement réservé aux immigrants et aux principes communs en matière de peine de mort, ce président d’un organisme.


Devant tout le débat sur une possible sortie de la zone euro des pays membres les plus endettés comme la Grèce, mais aussi l’Espagne, l’économiste propose une solution originale : la création de deux monnaies européennes. La première continuerait d’avoir cours dans les pays qui arrivent encore à s’en sortir pas si mal. La seconde monnaie européenne, explique-t-il, serait utilisée par les autres, comme la Grèce, l’Espagne, le Portugal ou l’Irlande qui auraient désespérément besoin d’une monnaie moins forte pour améliorer leur compétitivité, mais qui ne veulent pas rompre tous les liens avec l’Europe. « C’est une erreur d’avoir une union monétaire entre des pays dont le niveau de compétitivité économique est tellement différent. De toute façon, je crois qu’il faut arrêter de penser qu’une intégration économique et politique doit obligatoirement s’accompagner d’une union monétaire. Après tout, le Royaume-Uni et le Danemark font bien partie du marché unique sans pour autant avoir la moindre intention d’abandonner leur propre monnaie. »

 

La responsabilité de tous


Les terribles problèmes économiques auxquels fait face aujourd’hui l’Espagne ne le surprennent pas. « L’économie espagnole n’a jamais été aussi forte qu’on l’a fait croire », assène Arcadi Oliveres. Les revenus générés par le tourisme et l’argent renvoyé au pays par ses nombreux ressortissants l’ont beaucoup aidée, mais elle n’a jamais su se donner des infrastructures industrielles solides. Une bulle immobilière lui a permis de faire illusion, les dernières années, jusqu’à ce qu’elle éclate avec la crise et qu’elle entraîne la chute que l’on sait. « Tout le monde est responsable de ce gâchis : l’État, les banques, les villes… » Aujourd’hui, on fait au plus pressant en sabrant notamment les services publics.


Commencé sur les places publiques avant de se transporter dans différentes formes d’associations de citoyens, le mouvement des indignados est d’abord une chance précieuse de faire de la pédagogie politique, dit-il. Il a commencé à mener des actions locales pour le maintien de services de santé et la défense de personnes jetées à la rue par la crise immobilière. Du travail reste encore à faire pour amarrer cette logique locale avec des enjeux globaux, comme l’environnement, observe ce participant de la première heure au Forum social mondial de Porto Alegre.


Un mouvement de contestation étudiante est aussi en train de voir le jour en Espagne, en réaction notamment à l’annonce d’une hausse des droits de scolarité universitaire comparable à celle à laquelle résistent des étudiants québécois, note le petit professeur barbu, le sourire en coin. « Je dirais que la grande majorité de la population espagnole se montre très réceptive à toute cette contestation sociale. Il arrive que l’on conteste certaines méthodes, mais il est clair pour tout le monde depuis le début qu’il est question d’enjeux intergénérationnels. »