Le monde selon COPAC - La Rabobank et Ocean Spray sont des coopératives

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Bien des gens font affaire ou consomment auprès d’entreprises incontournables en ignorant qu’il s’agit de coopératives. L’équipe de soccer FC Barcelone [photo datant de 2009] constitue pourtant un exemple très visible.
Photo: Agence France-Presse (photo) Toru Yamanaka Bien des gens font affaire ou consomment auprès d’entreprises incontournables en ignorant qu’il s’agit de coopératives. L’équipe de soccer FC Barcelone [photo datant de 2009] constitue pourtant un exemple très visible.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Mettre les coopératives à l'ordre du jour au-delà de 2012: voilà l'ultime objectif en cette Année internationale des coopératives, explique au Devoir Maria Elena Chavez Hertig, vice-présidente du Comité pour la promotion et l'avancement des coopératives (COPAC).

Le COPAC «essaie de voir quels seront les programmes nécessaires pour vraiment faire tourner l'ordre du jour en faveur des coopératives», résume Mme Chavez Hertig, qui dirige aussi le Programme des coopératives du Bureau international du travail (BIT).

Créé en 1971, le COPAC a pour membres constitutifs les Nations unies, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), l'Organisation internationale du travail (OIT) et l'Alliance coopérative internationale (ACI). Tout en consolidant les relations entre ses membres, il coordonne leurs activités, leurs événements et leurs recommandations dans le cadre de l'Année internationale des coopératives.

Lors d'une entrevue téléphonique accordée au Devoir depuis Genève, Mme Chavez Hertig déplore que «le mouvement coopératif soit très mal connu, même dans des pays où il y a des coopératives qui sont très fortes». Elle se désole que ce «modèle ne soit pas forcément présenté comme durable et qu'il ne soit pas enseigné dans les écoles». Surtout, elle constate une importante méconnaissance du modèle coopératif et de son fonctionnement dans les officines gouvernementales.

Si les politiciens ont beaucoup tendu l'oreille aux exigences de l'économie traditionnelle au cours des dernières décennies, ils écoutent «moins ou pas du tout» le mouvement coopératif «selon les pays».

«Ils prennent des décisions politiques qui ont des impacts négatifs sur les entreprises coopératives, sans forcément le savoir», observe-t-elle.

Impact réel

«Ce que l'Année veut montrer, c'est que, même si les coopératives sont mal connues, elles ont déjà un impact réel. Dans certains pays, elles peuvent représenter jusqu'à 45 % du PIB.» En effet, malgré la discrétion sur le sujet, les coopératives ont un poids considérable dans l'économie mondiale actuelle. Les Nations unies estiment que les moyens de subsistance d'environ trois milliards de personnes sont assurés par des coopératives. Dans l'étude Global300, l'ACI estimait en 2008 que les 330 plus importantes coopératives de la planète génèrent ensemble un chiffre d'affaires de 1600 milliards de dollars, ce qui est comparable au PIB du pays au neuvième rang des puissances économiques du monde.

Toujours selon l'ACI, les coopératives maintiennent 100 millions d'emplois, soit 20 % de plus que les multinationales. L'ACI estime aussi qu'un milliard de personnes seraient membres propriétaires d'une coopérative, soit trois fois plus que les 328 millions d'actionnaires du monde.

Une grande démonstration de ce que l'ignorance de ce modèle a pu engendrer est apparue dans les multiples démantèlements de coopératives et démutualisations mis en branle à travers le monde durant les années 1990 et au début des années 2000. «Le mouvement coopératif a bien signalé que c'était parce qu'il y avait une relâche au niveau de la sensibilisation coopérative, que les membres ne comprenaient pas ce que c'était et pourquoi ils devaient garder la forme quand tout à coup un investisseur leur offrait dix fois leur part, se rappelle-t-elle. Il y avait aussi une pression très forte qui disait que ces organisations avaient oublié un peu leur racine coopérative, ce qui fait qu'une démutualisation a été facile, d'autant plus que l'économie allait très bien.»

Réponse à la crise

Aujourd'hui, alors que l'économie mondiale s'embourbe dans la récession, le modèle coopératif constitue «une bonne solution», croit Maria Elena Chavez Hertig.

«Le modèle coopératif n'est pas pour tout le monde. Il fonctionne mieux dans certains milieux que d'autres et ce n'est pas le seul modèle à entreprendre», nuance-t-elle. Tout de même, comme l'observait une étude de l'OIT publiée en 2009, «les entreprises coopératives à travers le monde démontrent une résilience à la crise». Le document rappelle qu'en Angleterre dans les années 1840, en Allemagne dans les années 1860 et aux États-Unis durant la Grande Dépression des années 1930, les coopératives ont toujours su tirer leur épingle du jeu durant les périodes économiques les plus houleuses. Les coopératives ont participé à la reconstruction du Japon et de l'Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, tout comme les coopératives d'habitation ont permis une sortie de la crise du logement new-yorkaise dans les années 1960.

Aujourd'hui, Mme Chavez Hertig croit que les coopératives pourraient aussi fortement atténuer la crise alimentaire qui ébranle surtout, depuis quelques années, les pays en développement.

D'ailleurs, le directeur général de la FAO, José Graziano da Silva, a publiquement déclaré que «les coopératives et les organisations de producteurs seront de plus en plus importants dans les efforts visant à éliminer la faim et à réduire la pauvreté dans le monde entier». Une démarche qu'approuve Maria Elena Chavez Hertig: «Dans une crise alimentaire, qui est d'une part un problème de production et de l'autre un problème de distribution, les coopératives peuvent vraiment offrir une réponse. Quand les agriculteurs forment des coopératives agricoles, ils ont une voix plus forte et peuvent faire bouger les politiques.»

Mythes et information

Le COPAC se bat contre l'ignorance du modèle, mais aussi contre certains mythes véhiculés à son sujet. À certains endroits, des entreprises sans autonomie créées par l'État ont été nommées «coopératives». «Dans beaucoup de pays, ce qu'on appelle une coopérative n'est pas une coopérative et a une très mauvaise réputation comme instrument du gouvernement», reconnaît-elle. Ce qui y complexifie le travail de sensibilisation: «On lutte aussi contre l'idée que les coopératives sont de petites entreprises.»

Bien des gens font affaire avec des entreprises incontournables ou en consomment les produits en ignorant qu'il s'agit de coopératives. L'équipe de soccer FC Barcelone, l'agence de presse Associated Press, le regroupement de producteurs de canneberges Ocean Spray et la Rabobank, le plus grand crédit agricole du monde, en sont pourtant des exemples très visibles.

Finalement, Maria Elena Chavez Hertig, à titre personnel, encourage les coopératives à ouvrir des portes. «Le mouvement coopératif est très bon pour faire passer son message à l'intérieur du mouvement, mais il oublie que les autres ont aussi besoin d'être informés.» Celle qui a déjà oeuvré au sein de coopératives insiste pour souligner que «cette Année internationale, c'est vraiment une occasion pour que le mouvement coopératif ne parle pas qu'à lui-même, mais qu'il arrive à trouver de nouveaux partenaires». Bien qu'elle reconnaisse qu'une association avec des multinationales peut être délicate, elle remarque que des entreprises de l'économie traditionnelle ou des organismes commencent à considérer et à promouvoir les coopératives.

«Le partenariat avec d'autres formes d'entreprise ne devrait pas être tabou, mais il devrait être établi quand chacun respecte ses spécificités dans des conditions très particulières. Ces nouvelles formes de collaboration seraient très souhaitables pour que le modèle coopératif ne demeure pas un secret bien gardé», conclut-elle.

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Collaborateur du Devoir