Le hockey junior, une bonne affaire

Gilles Courteau, commissaire de la LHJMQ: le plus grand changement que la ligue a connu en 43 ans est la «qualité de ses propriétaires».<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Gilles Courteau, commissaire de la LHJMQ: le plus grand changement que la ligue a connu en 43 ans est la «qualité de ses propriétaires».

En 1969, à sa première année sous le nom de Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ), une franchise pour devenir propriétaire d'une équipe coûtait 2000 $. Aujourd'hui, son prix est de quatre millions. Aussi bien dire que le hockey junior n'est vraiment plus une affaire d'amateurs, certainement pas sur le plan financier. Le but premier de cette ligue est de former des joueurs de hockey en espérant qu'ils atteindront les ligues professionnelles. On oublie souvent qu'elle forme aussi des entraîneurs, des dépisteurs, voire des directeurs généraux, et qu'elle attire de plus en plus le monde des affaires.

Gilles Courteau, commissaire de la LHJMQ, n'hésite pas à affirmer que le plus grand changement que la ligue a connu en 43 ans est celui de «la qualité des propriétaires» des 17 équipes qui en font partie maintenant. La plupart des équipes sont devenues des entreprises à but lucratif. Au cours de l'année 2010-2011, la LHJMQ a généré des revenus de 43,9 millions et des dépenses de 39,8 millions, ce qui a laissé un bénéfice net de 4,1 millions. Cela donne en moyenne un profit de 233 000 $ par équipe, mais toutes ne connaissent pas un succès égal et quelques-unes sont même déficitaires.

Cette ligue attire désormais des entrepreneurs au nom prestigieux, tels que Pierre Karl Péladeau de Quebecor, qui détient une participation de 70 % dans l'Armada de Blainville-Boisbriand. Scott McCain, dont la famille a fait fortune dans l'alimentation, est propriétaire des Sea Dogs de Saint-John; Robert K. Irving (essence et bien d'autres choses) a racheté les Wildcats de Moncton en 1996; Serge Savard fils est président des Rockets de l'Île-du-Prince-Édouard. Récemment, André Desmarais, de Power Corporation, a pris une participation de 25 % dans les Remparts de Québec, une équipe qui a aussi pour actionnaires l'homme d'affaires Jacques Tanguay et l'ex-gardien de but plus que millionnaire Patrick Roy.

Gens d'affaires connus

Plusieurs autres équipes appartiennent à des gens d'affaires connus dans leurs régions respectives. On peut ajouter à la liste plusieurs ex-hockeyeurs professionnels, qui participent aux activités de la ligue, comme actionnaires ou dans d'autres fonctions. D'ailleurs, la prochaine équipe qui s'ajoutera à cette ligue dès la saison prochaine sera celle de Sherbrooke et elle aura pour actionnaires Jocelyn Thibeault et Stéphane Robidas, deux retraités connus de la Ligue nationale de hockey (LNH).

Pendant longtemps le hockey junior a beaucoup compté sur l'implication sociale des communautés, explique M. Courteau. Puis, avec un encadrement et un programme plus avantageux pour les joueurs, les dépenses ont augmenté et les propriétaires ont fait en sorte que les équipes deviennent des entreprises commerciales. Il reste d'ailleurs encore quelques équipes qui sont des organismes sans but lucratif (OSBL). Sur le plan de la rentabilité, il y a un tiers des équipes qui sont plutôt à l'aise, un tiers qui parviennent à couvrir leurs frais et, enfin, de trois à cinq équipes qui sont en situation financière plus précaire, selon le commissaire. Le statut de la ligue proprement dite est celui d'un OSBL dont le budget annuel est de quatre millions. S'il y a un bénéfice, il doit le verser aux équipes, qui sont en somme les véritables propriétaires de la ligue. Celles-ci ont chacune un représentant au Bureau des gouverneurs, qui se réunit cinq fois par année. Elles ont par ailleurs chacune un représentant à une assemblée générale annuelle pour approuver les états financiers et les attributions ou transferts de franchises.

La question des amphithéâtres qui se pose dans les ligues professionnelles existe aussi au sein de la LHJMQ. «Depuis 43 ans, il y en a eu seulement trois qui ont été construits au Québec; d'abord celui de Sherbrooke, payé entièrement par la Ville; celui de Shawinigan, qui a profité de retombées venues du ciel au moment où M. Chrétien a pris sa retraite; et celui de Blainville-Boisbriand, payé en partie par la Ville et en partie par le secteur privé», souligne le commissaire.

La ligue n'accepte pas les amphithéâtres comptant moins de 3500 places. Actuellement, celui de Sherbrooke, à la veille du retour d'une équipe dans la ligue, fait l'objet d'une restauration de quatre millions, dont la moitié est payée par le gouvernement québécois. Le député de Sherbrooke et premier ministre a insisté auprès de la ligue pour qu'elle accepte une nouvelle franchise pour cette ville.

Le syndrome Labeaume dans la LHJMQ aussi

En somme, le syndrome Labeaume s'applique également dans le hockey junior. C'est évidemment pour cette raison que la LHJMQ a divulgué en octobre dernier «une étude d'impact économique et un rapport de responsabilité sociale» montrant que, pour la saison 2009-2010, il y avait des retombées de plus de 86 millions et que les activités de la ligue contribuaient à maintenir l'équivalent de 651 emplois à temps plein. Sur le plan fiscal, Ottawa récupérait 3,2 millions et les gouvernements provinciaux concernés recevaient 4,8 millions, dont 60 % au gouvernement québécois.

Cette étude, produite par Raymond Chabot Grant Thornton (RCGT), avance que d'ici cinq ans la ligue pourrait entraîner des retombées économiques globales de 1,15 milliard, dont 595 millions liés à la construction de trois nouveaux amphithéâtres, lesquels nécessiteraient des investissements de 212 millions. La date des travaux est encore indéterminée, sans doute parce que les négociations sur le financement ne sont pas terminées, mais les trois endroits sont connus. Il y en aura un à Gatineau grâce à des contributions du gouvernement québécois, de la Ville de Gatineau et du secteur privé. Le second sera construit à Moncton, au Nouveau-Brunswick, et le troisième sera à Drummondville. Indépendamment de la construction des amphithéâtres, les projections de RCGT montrent des retombées de 97 millions cette année, lesquelles pourraient être en légère augmentation au cours des années à venir, pour atteindre 102 millions en 2015-2016.

M. Courteau, qui est commissaire depuis 25 ans, ne cache pas que l'entrée d'équipes des provinces de l'Atlantique dans cette ligue québécoise est la plus grande réussite de sa carrière, même si l'idée n'est pas de lui. En fait, c'est l'équipe d'Halifax qui la première a manifesté le désir d'entrer dans la ligue québécoise. Ouvert lui-même à cette option, M. Courteau a eu à convaincre des membres sceptiques de son Bureau des gouverneurs, qui a priori trouvaient inconcevable de s'engager dans une telle aventure. Les jeunes joueurs des Maritimes étaient alors repêchés par les ligues juniors de l'Ontario et de l'Ouest.

En devenant membres de la LHJMQ, les jeunes des Maritimes allaient pouvoir rester dans l'Est. Allait-on changer le nom de la ligue? M. Courteau a répondu à un interlocuteur qu'il allait y songer. Mais ce sont les gens des Maritimes qui ont voulu garder le nom de la LHJMQ intact, à cause de son prestige. C'était la ligue où avait joué Guy Lafleur! Aujourd'hui, les médias et les gens des Maritimes appellent cette ligue simplement «Q». Cette lettre prononcée en anglais, faut-il le préciser, n'a pas le même sens qu'en français! La division «Maritimes» compte six équipes dans trois provinces.

Les revenus globaux des équipes et de la ligue proviennent à 60 % de la vente de billets pendant la saison et les éliminatoires. Au fait, 2,5 millions de spectateurs auront assisté à des matchs cette année. Le marketing, la publicité et les boutiques représentent un apport additionnel de près de 30 %, dont environ trois millions provenant de la LNH sous forme de 65 000 $ par équipe, plus un montant en fonction du nombre de joueurs repêchés chaque année par des formations de la LNH. Pour leur part, les joueurs de la LHJMQ n'ont pas de salaire, mais une allocation variant de 40 à 75 $ par semaine, selon l'âge. En plus, on paie les frais scolaires des joueurs, les assurances, l'équipement, l'hébergement lorsque l'équipe voyage. Ces jeunes joueurs doivent en revanche payer leur pension dans les familles d'accueil dans la ville de leur équipe. Ces jeunes sont pour la plupart âgés de 16 à 19 ans. Trois joueurs par équipe peuvent avoir 20 ans, dont l'allocation totale pour les trois est de 1700 $ par semaine.

«Le plus important pour nous est de garder la confiance des parents qui nous confient des jeunes de 16 et de 17 ans», affirme M. Courteau. Chaque équipe compte environ 23 joueurs, et 90 % d'entre eux doivent quitter le foyer familial pour jouer dans cette ligue. Dans le hockey junior canadien, y compris dans la LHJMQ, seulement 2 % des jeunes réussissent à se rendre à la LNH. Il n'y a pas de statistiques pour ceux qui font carrière en Europe ou dans la Ligue américaine. La plupart des jeunes doivent donc faire autre chose une fois leur carrière junior terminée, d'où l'importance de poursuivre des études tout en pratiquant leur sport.

La LHJMQ a développé des programmes à cet égard. L'an passé, 97 % des joueurs nord-américains dans la ligue étaient inscrits à un programme scolaire ou engagés dans des activités d'apprentissage. La ligue avait pris des engagements cette même année de près de 500 000 $ envers 129 anciens joueurs, lesquels peuvent, à certaines conditions, recevoir des bourses pour un montant maximal de 20 000 $ sur une période de quatre ans. La salle de réunion du siège social de la LHJMQ est tapissée de photos de jeunes anciens joueurs qui ont réussi leur carrière ailleurs que dans le hockey.

Sans avoir lui-même profité d'un tel programme, on peut dire que M. Courteau est un exemple de réussite en dehors de la patinoire. Il a commencé bien modestement à l'âge de 16 ans en 1975 comme statisticien des Draveurs de Trois-Rivières. Puis, il est passé chez les Remparts à Québec pendant cinq ans comme directeur général de l'équipe, tout en étant agent des relations avec les médias chez les Nordiques de la LNH. En plus d'agir comme commissaire de la LHJMQ, il est vice-président de la Ligue canadienne de hockey et membre du conseil d'administration de Hockey Canada.

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Collaborateur du Devoir