Plan Nord - Une décision irréfléchie, dit Landry

Bernard Landry: «Il faut qu’une portion considérable de la richesse revienne à la nation québécoise.
Photo: - Le Devoir Bernard Landry: «Il faut qu’une portion considérable de la richesse revienne à la nation québécoise.

L'équipe libérale du gouvernement Charest a beau défendre jour après jour son Plan Nord, les critiques se multiplient. Hier, l'ancien premier ministre Bernard Landry a dénoncé le manque de réflexion dans l'élaboration de cet ambitieux projet de développement industriel. Il a aussi ajouté sa voix à toutes celles qui estiment que les citoyens québécois n'obtiennent pas leur dû des énormes quantités de ressources minérales exploitées sur leur territoire.

«Quand on me parle de centaines de millions de dollars en retombées pour l'État, ça m'attriste. Parce que si on me parle de milliards de dollars d'investissements, il faut parler de milliards en retour à la collectivité. Et ça, ce n'est pas encore fait», a-t-il affirmé en marge d'un discours prononcé à la tribune de l'Association des femmes en finance du Québec. «On dit qu'on va extraire pour 8 milliards de dollars de minerais cette année et que ça va nous rapporter un peu plus de 300 millions en redevances? Ce n'est pas correct», a ajouté M. Landry, qui a été à la tête de plusieurs ministères au cours de sa carrière, dont celui des Finances du Québec.

Selon la plus récente évaluation présentée par le ministre Raymond Bachand, l'État devrait toucher 1,8 milliard de dollars de redevances sur cinq ans, ce qui équivaut à 360 millions chaque année. Tout cela dans un contexte où le prix des ressources non renouvelables tirées du sol québécois connaissent, dans bien des cas, des hausses de prix très importantes sur les marchés internationaux. Une partie de la hausse des redevances est d'ailleurs attribuable à cette progression. Pour 2011, on prévoit qu'environ 8 milliards de dollars de minerais seront exploités par les minières. Un chiffre qui devrait continuer de grimper, à la faveur du développement rapide de nouveaux projets d'exploitation.

Raison de plus, selon Bernard Landry, de se questionner sur les façons de tirer le maximum du boom minier qui sera facilité par les investissements de fonds publics. Un travail qui n'aurait pas été fait. «C'est surprenant, parce qu'on a commencé à penser au Plan Nord immédiatement après la signature de la "paix des braves" [en 2002]. Pas de "paix des braves", pas de Plan Nord. Ça veut dire que le gouvernement a eu du temps pour réfléchir à la stratégie. Malheureusement, ils ne l'ont pas fait. Ils ont raté une belle occasion.»

L'ancien premier ministre juge la situation d'autant plus déplorable qu'il estime nécessaire de tenir compte de la réelle «propriété» des importantes richesses naturelles du Québec. «Les ressources naturelles, qu'il s'agisse de cours d'eau ou de minerai, appartiennent au peuple québécois. C'est une richesse nationale. Il faut qu'elles soient traitées de cette manière.»

Cela veut dire qu'il est essentiel de bonifier l'impact positif de l'exploitation sur les finances publiques. «Il faut profiter à fond des retombées économiques, comme les salaires, les impôts et les retombées directes, mais aussi participer au capital-action. J'ai été très content de constater qu'un économiste de l'ampleur de Jacques Parizeau dise la même chose.» Selon Bernard Landry, Québec pourrait utiliser la structure d'une société d'État déjà existante, ou encore faire appel à la Caisse de dépôt et placement. Il estime que la participation dans les entreprises pourrait même atteindre 40 %. «Ce sont des modalités, mais sur le fond des choses, il faut qu'une portion considérable de la richesse revienne à la nation québécoise.»

Le même raisonnement vaut selon lui pour les infrastructures. Le gouvernement devra étudier chaque projet «au cas par cas» et voir si le retour sur l'investissement est au rendez-vous, a-t-il fait valoir. Québec s'est engagé à investir 1,2 milliard de dollars pour développer des infrastructures — routes, ports, aéroports, électricité — sur le territoire du Plan Nord, et ce, d'ici cinq ans. Sur un horizon de 25 ans, on évoque des investissements totaux de plus de 80 milliards de dollars, mais sans préciser quelle sera la facture pour le Trésor public.

Par ailleurs, plus tôt cette semaine, l'ancien premier ministre Jacques Parizeau a sévèrement dénoncé le Plan Nord élaboré par les libéraux. «Le gouvernement laisse apparaître que pour demeurer compétitif, il subventionnera la majeure partie des travaux routiers, annonce une étude pour établir un port en eau profonde et un programme de modernisation des aéroports nordiques. En somme, laisse deviner qu'un "bar ouvert" se profile.»

M. Parizeau a plutôt proposé d'assujettir toute aide publique à un mécanisme de réciprocité qui obligerait les entreprises à céder à Québec une participation équivalente de leur actionnariat. Il faut savoir que plusieurs entreprises minières, essentiellement étrangères, sont déjà à pied d'oeuvre pour solliciter l'aide de l'État.

Et au cours d'un colloque sur le secteur minier organisé à HEC Montréal hier, plusieurs experts des questions économiques, énergétiques et politiques ont servi une série de critiques à l'endroit du «chantier d'une génération». Un projet qui, lorsqu'on prend en compte les dizaines de milliards de dollars de projets que pourrait développer Hydro-Québec, présente un risque pour les finances publiques. Selon Jacques Fortin, professeur titulaire en sciences comptables à HEC Montréal, le gouvernement est «sur le point d'ajouter des sommes gigantesques à la dette publique». «Ce sont des investissements faramineux. C'est peut-être une ambition pharaonique, mais ce sont les gens qui nous suivront qui vont devoir payer. Tout ça fait que l'équilibre du budget du Québec est à mon avis menacé.»

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