Agri-Tracabilité Québec - De l'étable jusqu'à la table, ou presque

Marie-Christine Talbot: «La traçabilité est d’abord et avant tout une police d'assurance.»<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Marie-Christine Talbot: «La traçabilité est d’abord et avant tout une police d'assurance.»

Agri-Traçabilité Québec (ATQ), qui célèbre cette année son dixième anniversaire, apparaît comme un pionnier dans son domaine, non seulement au Canada, mais également à travers le monde. Pour commercialiser son expertise en matière de logiciel et de savoir-faire, cette organisation sans but lucratif, mise sur pied par le gouvernement québécois et les producteurs agricoles, a créé une filiale qui, elle, a des visées lucratives sur le marché mondial.

En mai dernier, une première entente était conclue avec le gouvernement chilien pour qu'ATQ procède à un diagnostic de son système de traçabilité. Marie-Christine Talbot, directrice du développement des affaires internationales et directrice générale par intérim d'ATQ, explique qu'après presque 10 ans d'efforts et deux tentatives infructueuses pour obtenir une certification de son système de traçabilité de l'Union européenne, Agrosuper, un intégrateur très important de produits agricoles chiliens, a fait le tour du monde pour trouver une solution à ce problème. Une visite chez ATQ lui a apporté une réponse sans équivoque: «C'est ce système qu'on veut.» ATQ vient de terminer son mandat de diagnostic et les Chiliens se demandent s'ils vont adopter complètement le modèle québécois ou s'ils vont plutôt essayer d'adapter le leur à ce dernier. Par ailleurs, le Maroc et l'Algérie ont aussi manifesté de l'intérêt pour le système québécois.

Mme Talbot ne manque pas de conviction: «L'expertise développée par ATQ depuis 10 ans nous distingue de partout dans le monde. Certains pays nous talonnent, comme l'Uruguay, qui identifie tout son bétail de façon électronique, mais il ne suit pas le mouvement des animaux de la naissance à l'abattage.» Au Québec, quand la décision fut prise en 2000 d'implanter la traçabilité, on a tout de suite décidé de le faire par la voie de l'électronique et de l'informatique, en respectant trois critères de base pouvant s'appliquer à toutes les productions agricoles, à savoir l'identification de l'animal dès la naissance, l'identification des sites de production, que ce soit la ferme, le champ ou la mer. En troisième lieu, la traçabilité des animaux doit se faire à toutes les étapes, de la naissance jusqu'à l'usine d'abattage, y compris leurs déplacements vers d'autres fermes ou lieux de vente à l'encan et d'abattage.

«La traçabilité est d'abord et avant tout une police d'assurance en cas de crise ou d'épidémie comme celle de la vache folle. Si l'on peut intervenir dès le début pour arrêter la propagation, on sauve des millions», souligne Mme Talbot. Il n'y a pas eu de crise au Québec depuis 10 ans, mais des simulations ont été effectuées pour tester le système. La base de données d'ATQ est recopiée toutes les heures au ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation à Québec (MAPAQ). «Nous pouvons très vite identifier les animaux qui ont été en contact avec le premier cas d'infection trouvé, que ce soit à la ferme ou ailleurs, même dans un camion. En moins d'une heure, on peut trouver la source et la circonscrire. On va jusqu'à deux générations de contacts», explique la directrice.

Mettre en place un tel système de traçabilité n'est pas une mince affaire. Il a d'abord fallu développer un logiciel, installer tout un appareillage électronique, à commencer par des boucles bien identifiées et uniques à chaque animal contenant des informations sur la date de naissance, le sexe, son site de production. L'animal porte cette boucle à puce jusqu'à sa mort. Après l'abattage, chaque partie de son corps reste identifiée, mais cela relève d'un autre système de traçabilité qui appartient à l'entreprise de transformation. Les chaînes de distribution alimentaire ont elles aussi leur système de traçabilité, qui est fort utile lorsque surviennent certains problèmes de salubrité et des rappels de produits.

Néanmoins, les producteurs agricoles rêvent encore d'un système de traçabilité complètement intégré, de l'étable jusqu'à la table, ce qui à leurs yeux donnerait une plus grande valeur ajoutée. Sylvain Fournaise, vice-président à la sécurité alimentaire chez Olymel, mentionne que ce serait complexe d'établir un lien informatique entre les étapes de la production, de la transformation et de la distribution dans les magasins. Même si l'idée d'un seul réseau était dans l'air en 2000, il y a eu à cet égard «un essoufflement» ces dernières années, confie-t-il. De son côté, Richard Maheu, producteur et président du conseil d'administration d'ATQ, affirme «travailler d'arrache-pied pour attacher ce dernier maillon de la chaîne» allant de l'abattoir à la table.

Jusqu'à maintenant, ATQ a tout de même fait un bon bout de chemin. Il est devenu obligatoire en 2002 pour les producteurs bovins de s'inscrire au régime de la traçabilité; en 2004 s'y sont ajoutés les producteurs ovins, puis en 2009 ce fut le tour de ceux qui se spécialisent dans les cervidés, notamment les cerfs dont on fait l'élevage. Cela fait un total de près de 19 000 producteurs, en grande majorité dans le secteur bovin. Graduellement viendront s'y ajouter d'autres productions.

Vers un système canadien


Les producteurs de porc devraient être les prochains, mais cette fois dans le cadre d'un programme fédéral, puisque la démarche se fait présentement en étroite collaboration avec les partenaires canadiens, selon les exigences réglementaires fédérales. Linda Marchand, directrice générale d'ATQ, travaille actuellement à plein temps au sein du comité directeur qui a le mandat d'établir les exigences du système canadien, d'élaborer un plan d'affaires et une structure organisationnelle en vue d'offrir un service de données multi-espèces. L'objectif était d'appliquer cette année la traçabilité dans le secteur porcin, mais cela ne sera probablement pas réalisé avant 2013.

Mme Talbot mentionne qu'au Canada anglais on ne fait pas le suivi des animaux dans leurs déplacements et que, dans certaines provinces, on se demande encore si l'on doit exiger la réglementation des sites de production. «Ils ont opté pour une approche volontaire et ça ne tient pas la route», dit-elle. L'Alberta est la province la plus avancée en la matière, le Nouveau-Brunswick fait appel à l'expertise québécoise pour s'informatiser et, curieusement, c'est l'Ontario qui est la province la moins avancée, même après avoir dépensé des millions pour identifier tous les sites, dont à peine 10 % sont enregistrés dans son programme de traçabilité.

On se rappelle qu'il y a huit ans, il avait suffi d'un seul cas de vache folle en Alberta pour paralyser les exportations de toute l'industrie bovine canadienne pendant des années. L'industrie en souffre encore d'ailleurs. Il y a bien sûr des déplacements de bétail de l'Ouest vers l'Est. Il y a sur la route transcanadienne, à la frontière entre le Manitoba et l'Ontario, un lieu, appelé West Hawk Lake, où tous les animaux passent. On les fait sortir des camions à cet endroit pour qu'ils mangent et se reposent. On en profite aussi pour établir des données. Il y a donc là un endroit tout désigné pour établir deux zones très distinctes en matière de traçabilité animale au Canada. Selon le plan qui serait envisagé, le système d'ATQ pourrait éventuellement regrouper l'Ontario, le Québec et les provinces de l'Atlantique, ce qui impliquerait des ententes avec les gouvernements concernés.

Au fait, ATQ fonctionne avec une subvention annuelle de 3,5 millions du gouvernement québécois et reçoit aussi une subvention particulière du gouvernement fédéral de près d'un million pour le développement d'une solution de traçabilité à l'échelle canadienne. Pour leur part, les producteurs doivent payer tous les coûts d'achat et de fonctionnement des équipements électroniques requis pour assurer la traçabilité, ce qui représente des débours de 3 à 4 millions par année. ATQ, qui compte 65 employés, est chapeautée par un conseil d'administration composé de quatre représentants de l'Union des producteurs agricoles, de deux autres provenant du MAPAQ et d'un, de la Financière agricole.

Depuis quelques années, la traçabilité effectue de petites percées dans d'autres secteurs de l'activité agroalimentaire québécoise. À l'été 2010, les pêcheurs de la Gaspésie et des îles de la Madeleine ont participé, en collaboration avec le MAPAQ, à un projet-pilote pour l'identification du homard pêché au Québec, pour bien s'assurer qu'il soit le seul à être vendu sous cette appellation, car il est arrivé que des homards d'ailleurs soient vendus sous une fausse représentation d'origine québécoise. Des tests-pilotes ont été menés également avec la laitue, afin de bien établir l'endroit précis où chaque laitue a été cultivée. L'identification se fait grâce à une puce électronique mise sur les boîtes dans lesquelles sont placées les laitues. Pourquoi la laitue? Parce que de plus en plus les acheteurs américains demandent cette information.

À long terme, on peut penser que la traçabilité va s'appliquer à l'ensemble des productions animales et végétales en prévision de crises et de contamination de toute nature, mais aussi pour des raisons écologiques et économiques. Déjà, il y a des gens qui veulent connaître toute l'histoire des produits qu'ils consomment.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Jacques Laurin - Abonné 21 novembre 2011 06 h 02

    Traçabilité mon c..

    ...les producteurs doivent payer tous les coûts d'achat et de fonctionnement des équipements électroniques requis pour assurer la traçabilité, ce qui représente des débours de 3 à 4 millions par année.

    Il y a encore des individus créatifs qui savent encore flairer le créneau inexploité pour se créer une job. Il fallait y penser, on avait juste à ajouter une autre couche bureaucratique aux agriculteurs ! Et on se demande après ça pourquoi on est alimenté par de la bouffe issue de l'agriculture industrielle.

    Heureusement que le ridicule ne tue pas !