Développer de façon durable impose une consommation responsable

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Les entreprises, les industries et les gouvernements effectuent à 69 % de tous les achats de biens et de services au pays. Leur propre consommation auprès de leurs founisseurs se doit donc d’être responsable, dans une optique de développement durable. <br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Andrew Ross Les entreprises, les industries et les gouvernements effectuent à 69 % de tous les achats de biens et de services au pays. Leur propre consommation auprès de leurs founisseurs se doit donc d’être responsable, dans une optique de développement durable.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La consommation responsable compte déjà de nombreux adeptes. L'approvisionnement responsable, soit la démarche équivalente au sein des entreprises et des organismes, demeure quant à lui encore largement sous-estimé. Pourtant, sa force de frappe possède un énorme potentiel.

En 2004, les particuliers effectuaient environ 29 % de tous les achats de biens et de services, selon Statistique Canada. Or, les entreprises, les industries et les gouvernements avaient une plus grande portée, puisque leur sphère d'influence représentait 69 % de la même tarte. «On ne peut pas faire porter le fardeau aux seuls individus. Il faut le faire porter par ceux qui ont le plus d'impact, soit les organisations», dit Renaud Ledoux, coordonnateur de la Coalition québécoise contre les ateliers de misère (CQCAM).

L'approvisionnement responsable, c'est donc une démarche qui, pour les entreprises, les organismes ou les gouvernements, consiste à s'assurer que leur approvisionnement s'effectue auprès de fournisseurs qui respectent tous les critères du développement durable.

Public et privé

Le CQCAM a publié une analyse des politiques d'approvisionnement responsable (PAR) déployées par des entreprises privées en 2010, puis une autre portant sur les pratiques des organisations publiques en la matière en 2011. Cette dernière étude révélait que certaines exceptions, comme des universités (Université de Sherbrooke, UQAM, Université de Montréal) et la Commission scolaire de Montréal (CSDM), étaient très actives dans ce domaine, mais «l'ensemble du milieu de l'éducation n'était pas en mesure de nous dire d'où provenait son approvisionnement et avec quels critères il le [déterminait], tant sociaux qu'environnementaux», explique M. Ledoux.

Même constat dans le milieu de la santé. Dans les appareils municipaux, à l'exception de Montréal, la préoccupation d'implanter une PAR demeure «embryonnaire et il y a un manque d'initiative». Au contraire, des sociétés d'État (Hydro-Québec, Loto-Québec, SAQ) font quant à elles figure de meneuses dans cette mouvance.

En comparant les deux études, Renaud Ledoux remarque que «les grandes entreprises privées ont énormément d'avance sur ce qu'a pu faire le secteur public». Si le rapport de recherche sur le privé vantait les initiatives de certaines entreprises (Mountain Equipment Coop, Cirque du Soleil, Alcoa, Ikea), il infligeait de sévères notes de 0 % à d'autres. L'étude nuance et précise qu'elle n'accuse pas ces entreprises d'agir de manière complètement irresponsable, mais cela signifie qu'elles n'ont pas mis en place une PAR ou qu'elles ne divulguent pas leurs informations.

L'union fait la force

Or, pour Anne-Marie Saulnier, consultante en développement durable et fondatrice de l'Espace québécois de concertation sur les pratiques d'approvisionnement responsable (ECPAR), «le premier message que les entreprises et le gouvernement devraient être capables de lancer à leurs fournisseurs, à leurs acheteurs et au grand public, c'est d'avoir un engagement d'approvisionnement. Ça peut être une politique, un énoncé de principe, un code de conduite, mais que l'entreprise mette de l'avant une vision pour dire qu'elle est consciente que les produits ou les services qu'on achète peuvent avoir un impact.» Cet engagement doit être visible et diffusé, «sinon les fournisseurs ne savent pas comment répondre».

Ayant déjà réalisé des recherches dans les usines de textiles et les plantations de café au Guatemala, elle assure avoir documenté qu'un code de conduite a un effet d'entraînement positif sur les chaînes d'approvisionnement. «Quand les grands donneurs d'ordre, au niveau international, commencent à exiger le respect des droits du travail ou des clauses écologiques, [la situation change] dans les pays qui exportent», fait-elle remarquer. Les entrepreneurs améliorent les conditions de travail ou leur performance écologique pour se conformer aux exigences du marché. «Quand une association d'exportateurs comprend que les tendances du marché vont avoir ces exigences-là, elle commence à former ses membres pour les respecter. Ça crée un mouvement d'entraînement.»

Un site web pour savoir

C'est justement dans cette optique de promotion de la mouvance que l'ECPAR lancera, le 6 décembre prochain, un site web accessible au grand public. L'ECPAR réunit, avec des parties prenantes de la société civile, 15 poids lourds parmi les entreprises privées ou publiques, les établissements universitaires et les organismes gouvernementaux, afin qu'il y ait une concertation dans les pratiques, mais aussi une amplification du poids des mesures adoptées et une meilleure coordination dans le message envoyé. «Même si on est une grande entreprise québécoise, ça reste qu'on est un petit acheteur pour beaucoup de produits de grande utilisation. Au fond, l'idée est de pouvoir s'associer et d'avoir un message harmonisé envers les fournisseurs et d'avoir le plus d'impact possible.»

Cette démarche n'est pas que l'apanage des grandes entreprises et organisations. Treize Corporations de développement économique communautaire (CDEC) du Québec se sont regroupées en février dernier pour lancer une PAR. Celle-ci sera proposée, après un an de perfectionnement, à l'ensemble des 2000 entreprises, établissements et organisations membres des CDEC.

Même si le mouvement est en marche, le Québec accuse du retard en matière d'approvisionnement responsable. «En Europe, ils avancent à la vitesse grand V sur ce sujet», constate Anne-Marie Saulnier. La CQCAM, quant à elle, revendique de «rendre obligatoire l'adoption de PAR, du moins pour les organismes publics en un premier temps».

Un retard québécois

Renaud Ledoux déplore le manque de mordant dans la stratégie gouvernementale de développement durable, qui se base beaucoup sur les initiatives volontaires, mais ne possède pas de mesures contraignantes. L'approvisionnement responsable ne s'insère donc pas dans les priorités des entreprises et organismes et aucune certification ne se développe en ce sens. «Si on n'a pas ce cadre juridique, on va tomber dans du marketing social et du greenwashing», prévient-il.

Selon Renaud Ledoux, une rigueur accordée à l'approvisionnement responsable permettrait aussi de mieux imbriquer les piliers écologiques et sociaux, alors que bien souvent l'un des deux est omis. Par exemple, il peut être exigé que le fournisseur utilise à la fois des produits recyclés et respecte des conditions de travail décentes. Des critères qui permettent «ce lien qui n'est pas toujours présent en pratique», dit-il. Une démarche qui pourrait, au bout du compte, sortir le volet social de son rôle de parent pauvre du développement durable.

«Aujourd'hui, la mouvance est beaucoup vers l'intégration de critères écologiques, admet Anne-Marie Saulnier. L'intégration de critères sociaux, que ce soit pour les achats auprès du secteur d'économie sociale ou de la protection des droits du travail, sur toute la chaîne de production, on est un peu plus lents à la mettre en place, que ce soit au Québec, au Canada ou en Europe.» Inversement, ces mesures encourageraient les entreprises d'économie sociale — que les PAR suggèrent fortement comme fournisseurs — à davantage intégrer la protection de l'environnement dans leurs pratiques.

***

Collaborateur du Devoir