L'industrie touristique en Égypte - La longue traversée du désert

À l’entrée du temple de Djéser, à Saqqarah, le temps défile tranquillement pour les vendeurs de souvenirs et les guides qui attendent impatiemment le retour des touristes, huit mois après la chute du gouvernement d’Hosni Moubarak.<br />
Photo: Alexandre Shields Le Devoir À l’entrée du temple de Djéser, à Saqqarah, le temps défile tranquillement pour les vendeurs de souvenirs et les guides qui attendent impatiemment le retour des touristes, huit mois après la chute du gouvernement d’Hosni Moubarak.

Plus de huit mois après le renversement de la dictature d'Hosni Moubarak, l'Égypte attend désespérément la relance du tourisme, principal moteur de l'économie nationale. Et plusieurs joueurs du secteur, au pays et ailleurs dans le monde, cherchent des moyens de relancer une industrie fort déprimée.

Le Caire — Sur la terrasse du Marriott Hotel & Omar Khayyam Casino, au Caire, la directrice du marketing de ce mégacomplexe hôtelier cinq étoiles résume bien la situation. «Nous comptons sur vous pour être nos ambassadeurs et pour montrer au monde que l'Égypte est une belle destination. Nous en avons besoin», lance Ghada Abdel Khalek à la dizaine de journalistes présents, invités précieux pour un pays qui a tout une pente à remonter.

Elle a beau sourire, ses propos ne trahissent pas moins un sentiment d'inquiétude partagé par à peu près tous les acteurs de l'industrie touristique égyptienne. Mme Khalek en a pourtant vu d'autres. Elle se souvient de l'année et demie très difficile qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001, mais aussi de la guerre lancée par les États-Unis contre l'Irak en 2003. Mais justement, le pays ne peut se passer de l'afflux de voyageurs venus profiter du soleil du Sinaï, d'une croisière sur le Nil ou encore de l'immense richesse historique de ce pays qui fut jadis la terre des pharaons. Après les espoirs suscités par le départ de Moubarak, plusieurs craignent maintenant que la traversée du désert s'éternise.

Et pour cause. L'Égypte accueille chaque année près de 15 millions de touristes. Cette industrie est la première ressource en devises du pays — devant le canal de Suez — et l'un de ses principaux secteurs d'activités avec des recettes de plus de huit milliards de dollars par an. Plus de 20 % de la population, soit environ 15 millions de personnes, dépendent directement ou indirectement des emplois et des revenus générés par le tourisme.

C'est le cas de Mahmoud Awad Ibrahim, un guide touristique expérimenté avec qui Le Devoir a passé quatre jours la semaine dernière. Il a été privé de son gagne-pain pendant cinq mois depuis le début de l'année, fait rare dans un pays où la vaste majorité des touristes voyagent en groupes organisés et accompagnés d'un guide. «Habituellement, je guide cinq à six groupes par mois, mais présentement, j'en suis à un par mois. Dans plusieurs villes, sur plusieurs sites, on ne peut pas dire que c'est tranquille. C'est tout simplement mort. On paie le prix fort depuis la révolution.»

La situation de Mahmoud Awad Ibrahim se répète un peu partout dans ce pays où le salaire moyen, avant la révolution, s'élevait à peine à 140 dollars par mois. Depuis, dans plusieurs entreprises touristiques, les employés qui n'ont pas été mis à pied ont souvent accepté des réductions salariales pour conserver leur emploi.

Séduire les touristes

À peu près toutes les agences qui offrent des circuits touristiques cherchent donc la solution miracle. La vaste majorité d'entre elles ont déjà cassé leurs prix. Un employé d'une de ces agences a toutefois affirmé, sous couvert de l'anonymat, que de telles mesures n'ont pas, jusqu'à présent, donné d'excellents résultats. «Les gens craignent pour leur sécurité s'ils viennent en Égypte, alors même si on leur offre des rabais, ce ne sera pas suffisant pour les convaincre de choisir notre pays. Pourtant, l'Égypte est sécuritaire, malgré ce qu'on voit aux nouvelles.»

Même un établissement aussi prestigieux que le Marriott Hotel & Omar Khayyam Casino est obligé d'offrir diverses réductions significatives à ses clients étrangers et le plus souvent fortunés. Les voyagistes commencent aussi à se mobiliser ailleurs dans le monde. En France, marché très important, une quinzaine d'entreprises viennent de lancer une campagne pour convaincre leurs concitoyens de reprendre le chemin vers l'Égypte. La campagne sur laquelle figure le slogan «L'Égypte nous sourit, sourions-lui en retour», sera suivie d'une autre jusqu'au 17 octobre et diffusée plus largement dans la presse, mais aussi sur les réseaux sociaux.

Consciente des difficultés vécues en Égypte, l'Organisation mondiale du tourisme a choisi la ville d'Assouan, dans le sud du pays, pour célébrer la Journée mondiale du Tourisme mercredi dernier, sous le thème du «rapprochement des cultures». Le ministre égyptien du Tourisme a d'ailleurs profité de cette vitrine internationale pour se faire rassurant. «Le tourisme en Égypte remonte depuis le début de l'année», s'est félicité Mounir Fakhry Abdel Nour. Toutefois, «nous nous attendons à ce que le nombre de touristes atteigne 11 millions d'ici à la fin de l'année, soit environ 75% des arrivées enregistrées l'an dernier, pour des recettes atteignant 10 milliards de dollars», a-t-il ajouté.

Les chiffres officiels égyptiens publiés mercredi traduisent l'ampleur du problème, tout en confirmant un redressement progressif: la chute du tourisme était de 45,7 % au premier trimestre 2011 par rapport à la même période de 2010, puis de 35,4 % au deuxième trimestre. Les chiffres de juillet font état d'une baisse de 28 % par rapport à juillet 2010.

L'Égypte a par ailleurs engagé une vaste campagne de promotion internationale pour inciter les visiteurs à revenir. «La sécurité est totale et entière, l'Égypte ne représente aucun danger pour les visiteurs», a assuré le ministre du Tourisme. M. Abdel Nour a indiqué que son pays, déjà riche de ses plages et de ses antiquités pharaoniques, voulait aussi «diversifier son offre», dans les domaines du tourisme écologique ou du «tourisme thérapeutique» comme la thalassothérapie.

Un employé d'une importante agence spécialisée dans les tours guidés se dit lui aussi confiant quant à l'avenir. «Les prochains mois seront le véritable test, parce que l'hiver est notre plus grosse période touristique. Mais pour autant que tout se passe bien avec les prochaines élections, et les touristes reviendront. Il le faut.» Derrière lui, dans la cour de l'immense musée égyptien du Caire, des touristes souriants se prennent en photo avec, en arrière-plan, le siège du parti de Moubarak incendié en janvier dernier.

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Notre journaliste s'est rendu en Égypte à l'invitation de l'Office du tourisme égyptien