Un rapport du Conference Board - Dangereuses inégalités

Les dirigeants politiques ne semblent pas préoccupés par l’accroissement des inégalités.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les dirigeants politiques ne semblent pas préoccupés par l’accroissement des inégalités.

Le Canada est en train de rattraper les États-Unis dans le triste championnat des inégalités de revenus entre riches et pauvres. Cette tendance, attribuable aussi bien à l'évolution du marché qu'aux politiques des gouvernements, s'avère préoccupante non seulement pour des raisons d'équité, mais également de qualité de vie et de développement économique.

L'écart de revenu entre riches et pauvres a crû plus rapidement au Canada qu'aux États-Unis depuis une quinzaine d'années. Le voisin américain reste la société le plus inégalitaire parmi les pays développés, devant le Royaume-Uni, l'Italie, l'Australie et le Japon, mais le Canada vient tout de suite après, avec le cinquième de sa population la plus riche qui accapare 40 % des revenus totaux et son cinquième le plus pauvre qui n'en a que 7 %.

Cette croissance des inégalités de revenus n'est pas l'apanage du Canada, a rapporté cette semaine une étude du Conference Board du Canada. Elle aurait été observée dans plusieurs autres pays, comme les États-Unis, la France, l'Allemagne, la Chine, l'Inde et même des pays scandinaves, représentant au total 71 % de la population mondiale.

Ce phénomène, disent les experts cités dans l'étude, est causé par un ensemble de facteurs liés aux forces du marché et aux cadres institutionnels. Du côté du marché, on mentionne, entre autres, la mondialisation de l'économie, qui a eu pour effet de mettre en concurrence les travailleurs moins qualifiés des pays riches avec ceux des pays pauvres, avec pour résultat, chez les premiers, des pertes d'emplois ou du moins des pressions à la baisse sur les salaires. On évoque aussi, à l'inverse, des changements technologiques, comme la révolution numérique, qui ont profité aux travailleurs les mieux formés en leur permettant de vendre de plus en plus cher leur précieux savoir-faire.

Parmi les facteurs liés aux cadres institutionnels, l'un des plus souvent cités est l'affaiblissement des syndicats et du rapport de force qui en découle pour les travailleurs, face à leurs employeurs. On évoque aussi, évidemment, l'affaiblissement des mécanismes de redistribution de la richesse, comme l'impôt, les programmes sociaux et d'autres transferts.

Inégalités, pauvreté et classe moyenne


«Est-ce que l'accroissement des inégalités de revenus implique nécessairement un appauvrissement des plus démunis? Non», précisait le Conference Board dans un autre volet de son étude dévoilée cet été. En fait, l'écart de revenus grandissant qui s'observe entre les riches et les pauvres depuis 30 ans au Canada n'a rien à voir avec une baisse du revenu annuel moyen, après impôt et transferts, des 20 % des plus pauvres, parce que cette moyenne a (modestement) augmenté, en dollars constants, de 12 400 $, en 1976, à 14 500 $, en 2009. Les inégalités ont crû au pays parce que les plus riches, et plus encore les très très riches (cadres supérieurs d'entreprise, banquiers, investisseurs immobiliers, etc.), ont vu leurs revenus grimper plus vite que tous les autres. L'écart entre la moyennes des 20 % les plus riches et des 20 % les plus pauvres a ainsi augmenté au pays de 92 300 $, en 1976, à 117 500 $, en 2009.

Cet écart entre riches et pauvres ne dit rien sur la situation de la classe moyenne. Or il appert que son sort ne s'est pas tellement amélioré lui non plus durant toutes ces années, observe le Conference Board. Le revenu médian des ménages canadiens est passé de 45 800 $, en 1976, à 48 300 $, en 2009, soit une hausse, presque nulle, de 5,5 % en 33 ans.

Un État-providence plus développé permet au Québec de faire généralement meilleure figure que les autres provinces canadiennes en matière de répartition de la richesse, mais la tendance reste la même. Une étude de l'Institut de recherche et d'information socio-économique (IRIS) a rapporté, l'an dernier, une hausse des revenus médians pour toutes les strates de la société, de 1976 à 2006. Les augmentations se seraient surtout fait sentir chez les ménages les plus aisés, avec des gains après impôt de 10 % à 12,9 % pour la moitié de la population la plus riche, et même de 14,3 % pour les 10 % les plus riches. Les hausses auraient été plus modestes (de 3,8 % à 8,1 %) chez la moitié de la population la moins riche, à l'exception des 10 % les plus pauvres, qui auraient eu droit à une hausse de 20 %.

Le prix de l'inégalité

Ces moyennes générales cachent toutes sortes de phénomènes importants et parfois étonnants, observe l'économiste Jean-Michel Cousineau, de l'École de relations industrielles de l'Université de Montréal. Les impôts et les transferts sociaux ont maintenu et même réduit les inégalités de revenus jusqu'au milieu des années 90 environ, en dépit des pressions contraires de plus en plus fortes du marché. Ces mécanismes de répartition de la richesse ont toutefois été ensuite affaiblis par le resserrement des règles de l'assurance emploi et de l'aide sociale, lors des efforts déployés pour l'atteinte du déficit zéro, puis par les baisses d'impôt accordées après le retour de la croissance économique. L'impact de ces décisions a été amorti pendant quelques années par la baisse marquée du chômage, l'augmentation du niveau d'éducation de la main-d'oeuvre et la création des garderies à 7 $, qui ont facilité le retour des mères sur le marché du travail.

Dans la mesure où les faits semblent démontrer que la croissance des inégalités est le résultat de l'enrichissement des plus riches et non de l'appauvrissement des autres classes de revenus, où est le problème?, ont osé demander des voix à droite. ll n'y a pas que le principe d'égalité qui est en jeu, montre la recherche. On constate un lien entre la croissance des inégalités et toutes sortes de calamités sociales, comme la criminalité, les maladies ou le décrochage scolaire. «La nature exacte de ces liens de causalité n'est pas toujours facile à comprendre, mais ils sont robustes», explique l'économiste Jean-Michel Cousineau.

En matière économique, plusieurs observateurs estiment même que la Grande Récession n'a pas d'abord été causée par un manque de réglementation financière ni par l'irresponsabilité des banques, mais par la poursuite de l'enrichissement des riches et la stagnation des revenus de la classe moyenne, qui auraient incité cette dernière à s'endetter pour maintenir le train de vie auquel elle aspirait. Robert Reich, ancien ministre du Travail de Bill Clinton, affirmait dans un nouveau livre, publié cet été, qu'il n'y aurait pas de véritable reprise économique aux États-Unis tant qu'on n'aura pas rétabli de meilleurs mécanismes de répartition de la richesse.

Éducation et politique

L'outil le plus puissant pour réduire les inégalités reste l'éducation et la formation professionnelle, observe Jean-Michel Cousineau. La liste comprend aussi, entre autres, la création d'emplois, mais pas la hausse du salaire minimum. «Ça m'embête un peu, admet-il, mais c'est comme ça.»

Un autre expert de ces questions, l'économiste Kevin Melligan, de l'Université de la Colombie-Britannique, disait l'an dernier au Devoir espérer que la crise des finances publiques qui a découlé de la Grande Récession force les gouvernements à relever les impôts et à augmenter, par le fait même, la répartition de la richesse.

On ne sent pas, pour le moment, que les dirigeants politiques sont particulièrement préoccupés par ce phénomène d'accroissement des inégalités, estime Jean-Michel Cousineau, qui est aussi le président du Comité des politiques publiques de l'Association des économistes québécois (ASDEQ). «On ne peut pas dire qu'ils parlent beaucoup de cet enjeu, ni qu'il soit au coeur de leur action politique. Mais je peux vous dire que c'est le contraire chez les économistes qui s'intéressent de plus en plus à cette question.»
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 17 septembre 2011 16 h 03

    Discours rassurant

    Il est rassurant d'entendre des économistes signaler les dangers que comporte l'augmentation de l'écart entre riches et pauvres. Ces professionnels mettent habituellement leur talent à la défense de l'idéologie des premiers (Plus les riches sont riches, mieux va la société), une idéologie qui est en train de plonger les États-Unis dans une deuxième récession en trois ans, et que Harper tente de faire avaler à l'ensemble des Canadiens.
    Roland Berger