Passer le flambeau, mais à qui et comment?

Avec les départs à la retraite, le Québec sera en déficit 38 000 entrepreneurs. «Il faut sensibiliser les jeunes de la relève», dit Louise Cadieux, professeure en management.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Avec les départs à la retraite, le Québec sera en déficit 38 000 entrepreneurs. «Il faut sensibiliser les jeunes de la relève», dit Louise Cadieux, professeure en management.

Depuis le 7 septembre Le Devoir présente tous les mercredis, pour une période de huit semaines, une page dédiée aux PME et à la réflexion sur la problématique de la relève au sein de ces entreprises. La prochaine décennie verra nombre de ces propriétaires d'entreprise atteindre l'âge de la retraite. Cette réalité pose le défi de la continuité pour ce qui a longtemps constitué le cœur de l'économie québécoise. Relève, succession, taux de survie de l'entreprise familiale, financement et transfert harmonieux deviennent autant d'enjeux critiques en cette période charnière, où le modèle même de l'entrepreneuriat doit faire face au test des générations.

La vague de départs à la retraite qui commence à déferler sur le Québec ne touche pas uniquement les travailleurs syndiqués et les employés-cadres de la génération des baby-boomers. Un nombre grandissant d'entrepreneurs s'apprêtent eux aussi à surfer sur des projets de retraite. Mais avant de ranger leur agenda au fond de leur tiroir, ces patrons qui deviendront des retraités devront faire face à d'importants défis. Vont-ils décider de vendre leur PME à leurs enfants? En céderont-ils le contrôle à un groupe d'investisseurs? Seront-ils plutôt enclins à transférer la business à leurs proches collaborateurs?

«La problématique concernant le transfert d'entreprises est complexe», reconnaît d'emblée Louise Cadieux, professeure en management à l'Université du Québec à Trois-Rivières depuis une quinzaine d'années et coauteure du livre intitulé La Transmission des PME: perspectives et enjeux. Elle vient de terminer la rédaction d'un deuxième ouvrage: Le Duo cédant/repreneur, un collectif qu'elle a dirigé en collaboration avec 19 auteurs.

Louise Cadieux fait un premier constat: selon elle, les entrepreneurs proches de la retraite demeurent hésitants. «Nous constatons qu'ils mettent beaucoup de temps avant de demander de l'aide, puis à s'informer, quand vient le moment de considérer la vente de leur entreprise. On souhaiterait que les entrepreneurs sortent de leur isolement. Mais ils ne le font pas par crainte que leur projet [de vente] soit connu de certains concurrents. Ils ne veulent pas alimenter les rumeurs à leur sujet», observe la professeure, également membre de l'Institut de recherche sur les PME, le plus important organisme du genre dans la francophonie.

Mais que se passe-t-il quand l'entrepreneur amorce le processus de transition? «Il y a une tendance qui se dessine, note-t-elle. Une fois sur trois, l'entreprise sera vendue ou cédée à la famille; une fois sur trois, elle sera vendue à un groupe de dirigeants; une fois sur trois encore, ce seront des investisseurs, qui ne sont pas impliqués dans la compagnie, qui seront preneurs. On observe également que les coopératives de travailleurs font de plus en plus bonne impression.»

Une récente étude du ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation (MDEIE) prévoit que le Québec sera en déficit de 25 000 entrepreneurs avec 55 000 départs à la retraite et l'arrivée de seulement 30 000 nouveaux entrepreneurs de la relève. La Fondation de l'entrepreneurship, plus pessimiste, parle d'un déficit à prévoir de 38 000 entrepreneurs. Louise Cadieux ne conteste pas ces chiffres. «Il est connu que le nombre de chefs d'entreprise qui vont prendre leur retraite sera plus grand que le nombre de jeunes qui seront prêts à les relayer. C'est une réalité et il vaut mieux s'y préparer», explique la spécialiste de la PME. Elle refuse toutefois de voir le côté sombre des choses. Elle dit même plutôt être certaine de voir arriver dans le paysage de plus en plus de jeunes entrepreneurs compétents. «Je vois une lumière au bout du tunnel, dit-elle. Mais tout ne se fera pas sans effort ni concertation. Il sera important que les entrepreneurs proches de la retraite prennent conscience des enjeux, qu'ils se manifestent, qu'ils prennent les devants. C'est ainsi que les releveurs pourront prendre le relais. Voilà pourquoi il faut sensibiliser les jeunes de la relève.»

Courroies de transmission

Or, en affaires comme dans la vie quotidienne, il y a des gagnants et des perdants. Et ce n'est pas parce qu'un propriétaire de PME décide de vendre son entreprise qu'il aura l'assurance que la transition se fera sans heurts. «Des entreprises ne survivront pas dans ce processus et c'est normal. C'est la loi de la nature. Mais celles qui vont passer au travers, que ce soit avec ou sans l'intervention de la famille, seront plus solides dans l'avenir. Une relève bien préparée amène du renouveau, donne un deuxième souffle», souligne Louise Cadieux. Elle ne fait pas de cas des «statistiques désuètes» de la fin des années 1980 faisant allusion au faible taux de succès des transferts d'entreprises.

Ainsi, seulement 30 % des PME franchiraient avec succès le cap de la deuxième génération. Cette proportion serait ramenée 10 % pour ce qui est de la troisième génération. «Nous avons connu un boom de l'entrepreneuriat il y a 20-30 ans, avec l'émergence de p.-d.g. qui ont lancé leur entreprise. Ce sont ces mêmes entrepreneurs à qui on demande de passer le flambeau. Nous savons qu'un nombre élevé d'entrepreneurs de cette génération ne savent pas comment faire la transition. Il y a des mécanismes à développer pour les amener à réussir les étapes menant à une passation des pouvoirs de façon harmonieuse», plaide la professeure en management.

Louise Cadieux croit que le Québec a besoin de «courroies de transmission» pour faciliter la tâche aux cédants et aux repreneurs. «On semble prêt à passer à l'action. Des éléments déclencheurs, comme la publication d'une étude de la FCEI [Fédération canadienne de l'entreprise indépendante], ont soulevé des questions sur l'urgence de prévoir une relève de qualité dans nos PME.» Elle applaudit par ailleurs à la création des centres de transfert d'entreprises, créés il y a trois ans de concert avec le MDEIE dans quatre régions du Québec (Mauricie, Saguenay, Laurentides, Capitale-Nationale) pour aider les chefs d'entreprise à faire la transition.

Satisfaire les besoins

Sylvie Huard est, elle aussi, issue d'une famille d'entrepreneurs. Elle se dit à même de constater qu'il n'est pas toujours facile de «mettre en place tous les morceaux pour mener à terme un dossier de relève en entreprise». Elle a mis en place ce qu'elle appelle un «phare de gestion» pour mieux communiquer au sein même de l'entreprise. Il s'agit en quelque sorte d'un plan d'action stratégique comportant un organigramme expliquant la vision et l'orientation des postes-clés en fonction des talents de chacun. Elle travaille actuellement sur une douzaine de dossiers de PME — des entreprises de 20 à 200 employés — qui sont en processus de transfert.

«Il ne faut pas croire que les propriétaires, âgés dans la soixantaine, sont prêts à abandonner du jour au lendemain. Leur entreprise, c'est souvent leur raison d'exister, leur identité. Ces entrepreneurs-là ont toujours été dans l'action et ils n'ont pas pris le temps de réfléchir sur l'identité de celui ou celle — un fils, une fille, un membre de la direction, un concurrent — qui va lui succéder. C'est là que j'interviens. C'est là que j'incite le cédant [le propriétaire] à parler des vraies affaires», dit la présidente de la firme Harmonie Intervention.

Elle reconnaît que le plus gros défi pour un entrepreneur vendeur, c'est la communication. Ce l'est davantage quand il prend la décision de vendre à l'un des membres de sa famille. «Ça prend des discussions franches au sein de la famille sur le rôle qu'on va donner à celui ou celle qui prendront la relève. Mais il arrive que l'enfant que le père a identifié manque de formation pour occuper la fonction. Il arrive aussi qu'il ait été formé sur le tas. Il peut être intimidant pour la relève familiale de chausser les souliers du propriétaire», constate Sylvie Huard.

La spécialiste rappelle qu'il faut mettre de 10 à 12 ans, en moyenne, pour «compléter la transition» d'une entreprise familiale. En revanche, on estime qu'il faudra compter de 5 à 7 ans après la vente d'une PME quand les acheteurs ne sont pas des enfants, mais des employés de la direction. «Mais il est important que le propriétaire ait identifié le ou les employés de la direction qui vont lui succéder. S'il a franchi ces étapes importantes, il devient plus facile de régler tous les autres détails et de transférer ses connaissances. D'une manière ou d'une autre, avec ou sans les enfants pour prendre la relève, on ne transfère pas 40 ans d'histoire sans s'interroger», fait valoir la consultante.

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Collaboration spéciale

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La PME, en chiffres

2,7 millions - Nombre de travailleurs autonomes au Canada, soit 16 % de la main-d'oeuvre totale;

41 % - Pourcentage de la main-d'oeuvre totale du secteur privé travaillant dans des entreprises de moins de 20 employés;

70 % - Pourcentage de la main-d'oeuvre totale du secteur privé travaillant dans des entreprises de moins de 500 employés;

45 % - Pourcentage du PIB du Canada généré par les PME (de moins de 500 employés);

39 349 $ - Revenu moyen annuel d'un travailleur autonome à plein temps en 2005, celui d'un salarié à temps complet étant de 52 092 $;

50 heures - Semaine de travail moyenne d'un travailleur autonome à plein temps, celle d'un employé à temps complet étant de 37 heures.

Sources: Statistique Canada et FCEI