Grèce: les raisons d'une mobilisation sans précédent - «Aganaktismeni»

La contestation contre les plans du gouvernement rejette toute affiliation politique.
Photo: Agence Reuters Yiorgos Karahalis La contestation contre les plans du gouvernement rejette toute affiliation politique.

«Aganaktismeni». Comprendre, au regard de la mobilisation espagnole, «les indignés». Mais avec une nuance: en grec, le mot signifie d'abord «en colère». «Aganaktismeni», ce sont ces Grecs révoltés qui, au-delà de la grève de 48 heures lancée mardi à l'appel des syndicats, se rassemblent en nombre depuis quelques semaines en dehors des structures syndicales et politiques traditionnelles.

«C'est un mouvement spontané», constate Lila Leontidou, professeure de géographie à l'Université ouverte hellénique. Tout en manifestant, la chercheuse observe cet élan qui prend forme sur Internet par l'entremise des réseaux sociaux. Comme celui des «indignés» espagnols. Cependant, Stathis Kouvelakis préfère écarter cette expression, trop galvaudée, pour évoquer un «mouvement des places». Car, selon ce professeur de philosophie politique au King's College à Londres, la comparaison avec le cas espagnol est trompeuse. Il oppose ainsi le mouvement de la Puerta del Sol, à Madrid, essentiellement constitué de jeunes, à la contestation grecque «transversale, composée de couches populaires mais aussi de classes moyennes affectées [par la crise]».

Le mouvement grec se révèle en effet très hétérogène: on distingue d'une part un noyau dur qui s'organise en assemblée générale «fondée sur le principe de la démocratie directe et dont la majorité est composée de militants de la gauche alternative» et, d'autre part, des Grecs «qui n'ont jamais participé à une manifestation, relève Stathis Kouvelakis. C'est presque une photographie de la société du pays.»

Si le noyau dur du «mouvement des places» cherche à s'organiser, la contestation rejette toute affiliation politique. L'image des manifestants protestant devant le Parlement est d'ailleurs symbolique pour Stathis Kouvelakis: «C'est le système politique contre le peuple. Il y a une rupture de légitimité profonde.» Analyse partagée par George Sefertzis, politologue grec interviewé par L'Express: «Les 'indignés' [grecs] manifestent contre la classe politique dans son ensemble.»

Réformes pour les banques

Anna Theodorides, une doctorante à l'École des hautes études en sciences sociales, à Paris, a pris part aux manifestations en Grèce des «aganaktismeni», le 15 juin dernier. Cette Franco-Grecque dénonce un «État clientéliste, familial, oligarchique». «Il n'est pas représentatif, il est corrompu jusqu'à la moelle [...]. Les Grecs sont fatigués», renchérit la chercheuse. C'est «l'injustice» du plan de rigueur que les manifestants dénoncent, résume Lila Leontidou: «Ce sont ceux qui ne sont pas responsables de la crise qui en portent le fardeau.»

Pire, les manifestants «ont le sentiment que le premier mémorandum a aggravé la crise», commente Stathis Kouvelakis. En mai 2010, la Grèce avait voté une série de mesures d'austérité draconiennes, avec notamment une réforme des retraites et une baisse des salaires des fonctionnaires. La peur du déclassement et de la paupérisation de la classe moyenne a poussé Amaryllis Logothaki à rejoindre la place Syntagma, à Athènes, mardi. Cette traductrice et professeure de turc affirme «devoir travailler beaucoup plus qu'auparavant». Elle a fait le calcul: «Une minute de série télévisée traduite [du grec vers le turc], c'est un euro. Or, il faut une heure de traduction pour dix minutes de vidéo.» Elle estime qu'il y a quatre ou cinq ans, les prix s'élevaient à peu près au double. La jeune femme réduira donc son mois de vacances habituel à «une petite semaine» cette année. «Ce sont des réformes qui protègent les gens et les entreprises qui ont prêté de l'argent aux Grecs. [Ces réformes] sont pour les banques mais personne ne pense au peuple», estime Amaryllis Logothaki.

La crainte d'une tutelle

Dans un climat eurosceptique, les manifestants s'inquiètent également des privatisations annoncées par le gouvernement et redoutent une «mise sous tutelle» du pays. Eau, électricité, terrains, «tout ça va être vendu. Mais à qui?», s'interroge Lila Leontidou.

À l'image de leur mouvement hétérogène, les «aganaktismeni» proposent des solutions diverses. L'universitaire évoque le besoin de repenser la dette grecque; la majorité demande «le départ du gouvernement» et davantage de taxation des riches, note Stathis Kouvelakis.

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