D'autres chocs surviendront, dit Jean-Claude Trichet, les États doivent agir de manière préventive

Le président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet.

La crise a prouvé que l'économie mondiale n'avait pas ce qu'il fallait pour résister aux chocs qui reviendront fatalement la secouer à l'avenir et que les réformes entreprises par les gouvernements sont nécessaires, n'en déplaise aux banquiers et autres gens d'affaires qui ont commencé à s'en plaindre, estime le président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet.

«Le marché financier mondial, comme l'économie mondiale, a démontré une absence de résilience absolument frappante, a-t-il dit hier parlant de ces sombres jours d'automne 2008, à l'occasion d'un déjeuner-conférence lors de la première journée de la 17e Conférence de Montréal. En l'espace de quelques jours seulement, l'ensemble de l'économie a semblé près de s'effondrer d'un coup. C'est le devoir des pouvoirs publics de dire au secteur privé: "nous sommes plus vulnérables que vous semblez le croire".»

Les réformes mises en branle en Europe à la suite de la crise économique vont bon train, s'est-il félicité. Comme la dernière crise est venue, cette fois-ci, des marchés financiers, plusieurs d'entre elles visent à en resserrer la supervision. Mais les futurs chocs pourraient venir de n'importe où, a-t-il expliqué: de l'évolution fulgurante des technologies, des changements constants dus à la mondialisation, de facteurs géopolitiques ou encore de catastrophes comme celle qui est survenue au Japon. «Nous devons nous préparer à l'inattendu.»

La zone euro et l'Union européenne avaient grand besoin aussi d'améliorer leurs mécanismes de gouvernance économique. Là aussi, des réformes sont en cours, même si le banquier central voudrait que certaines soient «plus ambitieuses» en ce qui a trait notamment à l'application automatique de sanctions contre les pays qui ne respecteraient pas les règles budgétaires et économiques européennes.

«Les tensions que nous rencontrons aujourd'hui en Europe ne sont pas une crise de l'euro», a-t-il d'ailleurs tenu à répondre à ceux qui remettent en cause la principale responsabilité de la BCE. «La monnaie a tenu sa promesse d'assurer à la zone euro la stabilité des prix.» La fameuse crise de la dette souveraine européenne est un problème de politique économique et budgétaire dans certains pays, dont la Grèce, a précisé celui qui réclamait, la semaine dernière, la création d'un poste de ministre européen des Finances capable d'apposer son veto au budget d'un pays membre qui compromettrait la stabilité financière de la zone euro.

Le Canada en exemple pour le monde


Les pays européens ne sont pas les seuls à avoir des problèmes économiques et budgétaires ces temps-ci, particulièrement dans le camp des pays développés, a rappelé Jean-Claude Trichet. La situation est aussi difficile sinon pire aux États-Unis que la moyenne européenne dans bien des domaines, comme l'endettement, l'inflation et le chômage. L'une des rares exceptions est le Canada, qui a connu ses heures sombres à une autre époque, mais qui a su par la suite procéder aux corrections nécessaires qui lui ont permis de mieux s'en tirer que les autres durant la crise.

Les prochaines années s'annoncent difficiles pour les pays développés, a confirmé le secrétaire général de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Angel Gurría. Le grand défi de l'heure est de trouver une façon de freiner les déficits sans tuer la croissance. Mais, une fois cet objectif atteint, les gouvernements seront assis au sommet de montagnes de dettes qu'ils devront, de nouveau, trouver le moyen de réduire sans sacrifier d'objectifs vitaux, comme le maintien de systèmes de santé et d'éducation adéquats. «Lorsque les meilleurs y parviendront, c'est à ce moment que frappera le choc du vieillissement de la population.»

Pour arriver à faire les changements nécessaires, il faudra du temps, a-t-il prévenu citant lui aussi en exemple le Canada. «Pareils changements ne se font pas en une nuit». Il faut se montrer persévérant et éviter les changements de cap constant dans un contexte où les électeurs sont moins patients que jamais et que certains sont tentés par les solutions faciles du populisme et du repli sur soi.

«Des gestes de justice doivent être posés. L'effort qui est exigé des peuples doit être équitable», a déclaré le commissaire européen au Marché unique, Michel Barnier. La crise a montré comment des dirigeants de banques pouvaient se faire verser une rémunération «amorale» et courir des risques «hallucinants» pour en faire ensuite payer le prix aux autres. «Ils pensent peut-être que leur crise est finie, mais la crise n'est pas finie», a-t-il lancé à l'adresse de ces banquiers qui accusent aujourd'hui les gouvernements de menacer la croissance avec toutes leurs nouvelles règles.

Principal responsable à Bruxelles des réformes en cours dans l'Union européenne, Michel Barnier vise, entre autres choses, à resserrer les règles sur la rémunération des dirigeants d'entreprises, à jeter de la lumière sur le marché des produits dérivés et à amener la prochaine fois les banques à payer elles-mêmes pour leurs pots cassés. ll se dit aussi personnellement favorable à l'imposition d'une taxe sur les transactions financières. «Il ne s'agit pas d'empêcher, mais de créer les conditions de la responsabilité.»

Réformes coordonnées

«Mais cela doit être fait de façon intelligente, a dit le commissaire européen des réformes dans le secteur financier. Tout est toutefois question de calibrage en fonction du coût total qu'impose l'ensemble des nouvelles règles, mais aussi du moment et de l'endroit où elles seront appliquées.»

Le commissaire européen se méfie en effet des autres pays qui cherchaient à attirer à eux des investisseurs et des entreprises en leur aménageant soigneusement des trous dans les nouvelles règles que l'on a convenu de mettre en place au G20. «L'Europe a cessé d'être naïve dans ses rapports commerciaux», a-t-il prévenu notamment à l'adresse des États-Unis, du Japon ou encore de la Chine. «Elle exige désormais la réciprocité», a-t-il martelé, se disant pour sa part prêt à avoir déposé tous ses projets de réforme pour le mois de novembre.

Michel Barnier apportait encore une fois ce message à Washington, la semaine dernière. Mettant en garde ses hôtes contre un «nivellement par le bas» en matière de réforme financière, il avait déclaré vendredi: «Il ne saurait être question de prendre du retard. Nous allons tenir nos engagements, et j'appelle les États-Unis à faire de même.»

Le secrétaire au Trésor américain, Timothy Geithner, s'est dit d'accord hier et a souhaité que le monde entier s'aligne sur son pays. «À mesure que nous avançons dans les réformes aux États-Unis, nous sommes déterminés à établir des règles du jeu plus équitables au plan international», a-t-il déclaré lors d'un discours à Atlanta. «Nous ne voulons pas de nivellement par le bas. En même temps que nous agissons pour limiter le risque aux États-Unis, nous voulons réduire au minimum la probabilité que celui-ci se déplace vers d'autres marchés du monde.»

La Conférence de Montréal doit se poursuivre jusqu'à jeudi.

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Avec l'Agence France-Presse
4 commentaires
  • Guylaine Vezina - Inscrit 7 juin 2011 07 h 28

    Crédibilité

    Jean-Claude Trichet a avancé l'idée de " la création d'un poste de ministre européen des Finances capable d'apposer son veto au budget d'un pays membre qui compromettrait la stabilité financière de la zone euro." Que diriez-vous si le gouvernement fédéral faisait de même avec le provinces canadiennes? «À mesure que nous avançons dans les réformes aux États-Unis, nous sommes déterminés à établir des règles du jeu plus équitables au plan international», ajoute, à son tour, Timothy Geithner. États-Unis et équité, dans une même phrase, ce n'est pas convaincant.
    Conclusion: les grands de ce monde n'ont plus aucune crédibilité au sein de la population.

  • Bouletrouge - Inscrit 7 juin 2011 09 h 18

    sur le fond

    Il semble avoir raison sur le fond. C'est aussi ce que dit Henry Mintzberg qui prédit que nous allons tôt ou tard retomber dans une crise économique. Selon lui, la raison est que les modèles de gestion n'ont pas changés. Alors le problème ne peut que se reproduire à nouveau...

  • Michel Rochette - Abonné 7 juin 2011 09 h 23

    Les crises sont intéressantes!

    Une bonne crise a toujous un bon côté. Elle permet de remettre les pions en place, de revoir les priorités, de repartir dans une autre direction.

    Prenez la crise financière de 1929. De celle-ci est sortie un nouveau rôle pour l'État, soit le New Deal et ses nombreuses mesures de gestion des risques publiques tels que le chômage, la viellesse, la gestion économique. Le Canada a suivi mais beaucoup plus tard..ce qui permit, par la suite, à l'Occicident de connaître les 30 glorieuses!

    Mais, les États sont devenus complaisants surtout à partir des années 80-90, où, encouragés par les discours du laissez-faire du secteur financier - auto-réglementation, entre autres! -, ils se sont retirés de toute compréhension et gestion active des risques financiers et de leurs impacts économiques. L'exemple le plus frappant est la crise immobilière aux USA, où fraude et autres risques présents à toutes les étaptes du processus immobilièr, a engendré celle-ci.

    Donc, on doit encourager les États à devenir pro-actif dans la gestion, non seulement des risques externes tels que ceux du secteur financier, alimentaire, terroriste, systémique..etc..mais également de porter une atttention soutenue à leurs propres risques - longévité de la population, santé et dette publique qui en découle. On dira que c'est le rôle des politiciens de le faire et qu'on ne devrait pas leur imposer un carcan de gouvernance publique, soit une série de règles à suivre pour gérer ceux-ci, mais je suis d'avis que ces derniers, étant de passage au pouvoir, ne peuvent seuls comprendre toute la dynamique des risques publiques à gérer et à rendre la société et l'État résilients.

    "Se préparer à l'inattendu", voilà un sage message. Cela ne nécessite pas trois doctorats pour le comprendre et le mettre en pratique. Les écureuils l'ont compris depuis longtemps, eux qui se préparent à l'hiver à venir durant la belle saison. Lafontaine l'avait également compris

  • ysengrimus - Inscrit 7 juin 2011 11 h 36

    Les lois sont simples mais implacables...

    "n'en déplaise aux banquiers et autres gens d'affaires qui ont commencé à s'en plaindre"

    Payés grassement pour cultiver une spéculation qui, en fait, leur échappe et est plus forte qu'eux. Il y a, en effet, spéculation et spéculation…

    http://ysengrimus.wordpress.com/2009/08/15/la-spec

    Choisissez votre sac de nœuds… Ces faux experts y peuvent bien peu. Les lois sont simples mais implacables...
    Paul Laurendeau