Les syndicats victimes du syndrome «pas dans ma cour»

Syndiquez-vous, mais pas chez nous s'il vous plaît. Selon le vice-président de l'Association canadienne des dépanneurs en alimentation (ACDA), les marges de profit dans ce secteur de l'économie sont si faibles qu'il est illusoire de penser qu'une campagne de syndicalisation peut se faire sans conséquences.

«Regardez la marge de profit à la fin de l'année pour la moyenne des dépanneurs et vous verrez que c'est précaire», a dit hier, lors d'un entretien téléphonique, son vice-président principal, Michel Gadbois. «La moindre hausse de n'importe quel poste budgétaire peut faire fermer une entreprise du jour au lendemain.»

Au cours des derniers mois, les employés de quatre succursales de Couche-Tard se sont joints à la CSN. L'une d'entre elles, située à l'angle des rues Saint-Denis et Beaubien, en plein coeur de Montréal, a brusquement fermé ses portes il y a trois semaines, l'entreprise invoquant sa non-rentabilité.

À l'exception de cet épisode, Couche-Tard a limité au minimum ses commentaires au sujet de la syndicalisation, et les propos de M. Gadbois constituent un rare commentaire patronal à ce chapitre.

L'ACDA a publié hier sa mise à jour annuelle sur l'état de l'industrie des dépanneurs. En 2010, selon elle, le Québec comptait 5916 dépanneurs, en baisse de 24 magasins par rapport à 2009, soit un recul de 0,4 %. À l'échelle canadienne, la baisse a été de 1,5 %. L'année 2009 avait été beaucoup plus pénible.

Environ 65 % des dépanneurs sont des entreprises familiales et l'état du secteur est généralement précaire, selon le rapport de l'ACDA, qui évoque la concurrence des pharmacies, la réglementation qui les encadre, les frais de cartes de crédit et la contrebande des produits du tabac.

Dans le détail, toutefois, les chiffres brossent le portrait d'une industrie à deux vitesses: alors que le nombre d'«indépendants» a reculé de 8,2 %, celui des chaînes a augmenté de 2,8 %.

De manière générale au Canada, les ventes en dollars ont augmenté de 5,9 %, à 33,8 milliards, cela s'expliquant principalement par la hausse du prix de l'essence.

«La rentabilité nette des dépanneurs peine à se maintenir autour de 1 % et se trouve en déclin depuis plusieurs années», peut-on lire dans le rapport.

Lorsque Couche-Tard a fermé la succursale de la rue Saint-Denis au début du mois d'avril, l'entreprise a publié un communiqué pour exposer sa version des faits. «Signalons que d'autres dépanneurs sont fermés régulièrement par Couche-Tard parce qu'ils n'affichent pas le rendement souhaité et ne s'inscrivent donc plus dans le modèle de gestion du détaillant, par ailleurs souvent cité en exemple. L'entreprise ouvre et ferme ainsi plus d'une dizaine de succursales chaque année», a-t-elle écrit.

Lors de la requête en accréditation syndicale du premier dépanneur, à la fin de 2010, la direction de la CSN avait affirmé que Couche-Tard est une entreprise très rentable et que les employés souhaitaient de meilleures conditions de travail. Ceux-ci demandent notamment des changements aux horaires.

M. Gadbois a dit hier que le secteur des dépanneurs n'est pas le mieux placé pour la syndicalisation. «Il y a des secteurs qui peuvent y faire face [...] mais nous, je dirais: "Ben voyons donc! Regardez ailleurs, là, pas chez nous!"»

En 2009, un Couche-Tard en voie de syndicalisation à Beloeil avait lui aussi cessé ses activités. Il a récemment rouvert ses portes.

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