Critères variables - Les fonds n'ont pas tous une définition commune de l'éthique

Martine Letarte Collaboration spéciale
Soldats canadiens en Afghanistan. L’armement est pratiquement le seul secteur d’activité exclu d’emblée de tout investissement socialement responsable.
Photo: Agence Reuters Finbarr O’Reilly Soldats canadiens en Afghanistan. L’armement est pratiquement le seul secteur d’activité exclu d’emblée de tout investissement socialement responsable.

De plus en plus, des investisseurs cherchent des fonds dits responsables et des investisseurs institutionnels adoptent des principes d'investissement. Le jeu en vaut-il la chandelle?

On retrouve maintenant des fonds éthiques, socialement responsables, écologiques, des principes d'investissement responsable, etc. Quelle est la valeur de ces étiquettes? Est-ce que tout cela se vaut? Comment s'y retrouver?

«Le problème, avec l'investissement responsable, c'est qu'il n'y a pas de critères universels. Avant de choisir un fonds, il faut donc aller lire la définition de ce qu'il considère comme responsable ou éthique pour s'assurer que cela concorde avec sa propre définition», affirme Corinne Gendron, titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l'ESG-UQAM.

Maurice N. Marchon, professeur à l'Institut d'économie appliquée de HEC Montréal, ne croit pas qu'on puisse s'en sortir aussi facilement. Il donne l'exemple des investissements dans le domaine des sources d'énergie vertes.

«Ça paraît bien, mais lorsqu'on creuse un peu, on a de bonnes chances de se rendre compte qu'on se trouve à investir dans l'éthanol. Toutefois, pour en produire, on cultive du maïs, alors que la demande est croissante pour nourrir la population mondiale. La production d'éthanol fait donc augmenter les prix du maïs, ce qui affame des populations. Cet exemple illustre bien que les gens oublient souvent les interdépendances globales.»

On peut aussi parfois avoir des surprises. Notamment en ce qui a trait aux fonds éthiques.

«L'éthique, ça se base sur des valeurs, précise Mme Gendron. Par exemple, aux États-Unis, il y a des fonds éthiques qui refusent d'investir dans des sociétés pharmaceutiques qui fabriquent des anovulants. D'autres investissent dans des entreprises qui respectent les critères de la charia. Les valeurs ne sont pas les mêmes pour tout le monde.»

Le choix des entreprises

Certaines personnes qui souhaitent investir dans des fonds écologiques et socialement responsables peuvent aussi être surprises lorsqu'elles regardent les entreprises dans lesquelles plusieurs de ces fonds investissent. Sables bitumineux, mines, gaz: bien souvent, rien n'y échappe.

Comment cela est-il possible? «Plusieurs fonds vont choisir d'investir dans l'entreprise qu'ils évaluent comme la meilleure de la classe dans le secteur, explique Mme Gendron. Ils vont donc choisir l'entreprise qui, selon eux, exploite les sables bitumineux de la façon la plus responsable. Même chose pour l'exploitation minière.»

Pourquoi ne pas plutôt exclure tout simplement ces secteurs d'activité? «Certains fonds excluent des secteurs d'activité complets parce qu'ils considèrent qu'ils ne sont pas socialement responsables, mais il faut faire attention au manque de diversité. En excluant trop de secteurs, les fonds deviennent peu diversifiés, donc plus risqués pour les investisseurs. Voilà pourquoi la majorité des fonds choisissent de sélectionner les meilleurs de la classe», explique-t-elle.

Il y a toutefois une exception: l'armement. «Ce secteur d'activité est très difficile à justifier dans n'importe quel fonds le moindrement socialement responsable, donc c'est pratiquement toujours exclu», précise-t-elle.

L'impact

L'investissement responsable permet-il vraiment d'atteindre les objectifs souhaités, ou est-ce plutôt une question de se donner bonne conscience?

Maurice N. Marchon penche pour la deuxième option lorsqu'il est question de critères écologiques et sociaux. Pour forcer les choix politiques, il croit qu'il faudrait plutôt agir sur le plan législatif.

«Parce que les entreprises doivent se conformer aux lois. Et faire pression par la porte de l'investissement, je ne suis pas convaincu que c'est la façon de faire la plus efficace, ni la façon de préserver les intérêts financiers des investisseurs.»

Corinne Gendron remarque pour sa part que les entreprises sont extrêmement contentes de figurer dans les indices d'entreprises responsables, donc cela peut influencer leurs actions. «On voit de plus en plus de résolutions à caractère social qui sont votées lors des assemblées d'actionnaires et cela peut faire bouger les choses.»

Elle remarque aussi que les Principes pour l'investissement responsable de l'ONU rallient de plus en plus de signataires dans le monde. «Ces principes indiquent que les investisseurs institutionnels doivent se préoccuper des critères écologiques, sociaux et de gouvernance dans une perspective de réduction des risques. Au Québec, par exemple, les fonds de travailleurs font ça depuis un certain temps déjà, et, en 2007, la Caisse de dépôt et placement du Québec est devenue signataire.»

S'il a des réserves concernant l'efficacité réelle des politiques d'investissement social et écologique, Maurice N. Marchon est toutefois d'accord avec le fait que les actionnaires doivent surveiller de près la gouvernance des entreprises.

«Il y a eu des dérapages et les actionnaires doivent être plus proactifs par rapport aux politiques de rémunération, affirme-t-il. Les entreprises doivent rémunérer leurs employés et leur direction adéquatement et dans des proportions raisonnables pour que l'intérêt des actionnaires soit respecté. C'est lié directement à la performance des entreprises et on parle directement de l'argent des actionnaires.»

Selon Corinne Gendron, les Principes pour l'investissement responsable de l'ONU forment un outil qui permet de mieux orienter le secteur financier vers le bien collectif.

«Peut-être que ça permettra de mieux canaliser l'argent de tout un chacun. Parce que c'est l'argent de tous qu'on retrouve dans les fonds de pension. Par contre, ce ne sera pas un mouvement assez puissant pour contrer les comportements spéculatifs dans le monde de la finance. Les entreprises sont à la merci des décisions pour atteindre des objectifs de rendement à court terme et cela peut être très dévastateur pour l'économie. On devra encadrer le secteur avec d'autres mécanismes réglementaires», croit-elle.

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Collaboratrice du Devoir

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