Témoignage - L'innovation sociale permettra de construire une nouvelle mondialisation

Définie comme financière au départ, la crise économique de 2008 se prolonge sur les plans social, politique et géopolitique et sert d’accélérateur de la remise en question des acquis sociaux.<br />
Photo: Agence Reuters Mark Blinch Définie comme financière au départ, la crise économique de 2008 se prolonge sur les plans social, politique et géopolitique et sert d’accélérateur de la remise en question des acquis sociaux.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les diverses collectivités de la planète font face à des défis majeurs qui comportent plusieurs facettes. L'envergure de la récente crise financière, le déclin de la participation démocratique, les inégalités croissantes sur les plans social et territorial ainsi que l'exclusion de populations entières des réseaux qui assurent le développement mettent en évidence l'échec d'une conception de la société fondée sur un modèle de croissance sans égard à la responsabilité sociale ni au respect de l'environnement.

Le modèle de croissance qui s'impose depuis les années 1980 s'appuie sur la globalisation des marchés, l'érosion des pouvoirs étatiques, la fragilisation des moyens de protection sociale et une mobilisation utilitariste des capacités d'action de la société civile. Il fait la promotion d'une flexibilité et d'une mobilité qui élèvent le marché au rôle de principal mécanisme régulateur, qui fragilisent les instances démocratiques et qui écartent le citoyen. Des innovations sociales sont urgentes afin de garantir le respect du bien commun et de reconstruire des espaces de démocratie efficaces, face à une mondialisation déstructurante.

La remise en question du modèle keynésien


Le modèle de croissance instauré après la Deuxième Guerre mondiale répondait à la crise de surproduction de 1929. Inspirés par Keynes, les États avaient réussi à mettre en place un modèle de croissance basé sur la consommation et un modèle de protection sociale qui intégrait la solidarité sociale. Ce modèle incarnait un ensemble de compromis auxquels avaient conduit les nombreuses pressions exercées par des mouvements sociaux. Ces derniers luttaient pour obtenir et maximiser des droits civiques, sociaux et économiques, qui se sont traduits par des acquis importants pour la population en matière de sécurité d'emploi, de protection du revenu et de services sociaux.

La remise en cause de ce modèle s'inscrit dans une redéfinition des capacités d'action des États. Si ceux-ci demeurent une forme institutionnelle centrale, ils sont de moins en moins souverains. Leur rôle se résume, dans la plupart des cas, à cautionner un nouvel ordre mondial qui rend légitime leur perte de souveraineté. Comme l'a si bien dit Bourdieu, «les États ont été, paradoxalement, à l'origine des mesures économiques (de dérégulation) qui ont conduit à leur dépossession économique, et, con-trairement à ce que disent aussi bien les partisans que les critiques de la politique de "mondialisation", ils continuent à jouer un rôle en donnant leur caution à la politique qui les dépossède».

Les pouvoirs publics conservent donc une place souvent centrale dans les régulations sociales, mais ils ont perdu le leadership requis pour définir l'ordre du jour et les objectifs de développement de leur société. Les instances publiques soumettent progressivement les politiques économiques et sociales nationales et locales aux forces du marché et aux grandes décisions prises à l'échelle internationale, ce qui se traduit par une perte effective de souveraineté. L'affaiblissement des pouvoirs susceptibles de protéger les acquis des citoyens permet au capital financier d'agir sans contrainte territoriale en temps réel à travers un espace défini comme planétaire. C'est un processus de conversion majeur qui a des conséquences sur la démocratie et sur la cohésion des sociétés.

Des innovations sociales pour une mondialisation inclusive

La crise de 2008 a révélé l'absurdité de ce modèle. Définie comme financière au départ, elle se prolonge sur les plans social, politique et géopolitique. Elle sert d'accélérateur de la remise en question des acquis sociaux. En réponse, les mouvements sociaux ont le défi de renouveler l'action collective. Ils sont interpellés par de nouvelles façons d'agir mettant à profit l'action citoyenne, laquelle puise dans des registres d'expression, de revendication, de résistance et de créativité variés. De cette réponse émergent les contours d'une proposition de conversion à un autre type de mondialisation.

L'appel à l'innovation sociale se fait sentir de différentes façons et transite par une accélération de la capacité créative des populations, des organisations et de certains niveaux institutionnels, dont celui formé par le système scientifique. Nous voyons se définir une mobilisation sociale inspirée par l'occasion que représente la crise pour proposer les jalons d'un nouveau modèle de société. Un nouveau modèle qui concorderait avec les nouvelles configurations sociétales suscitées par la mondialisation, mais qui donnerait au citoyen une reconnaissance et une réelle capacité d'exercer ses droits et ses responsabilités.

En effet, nombreux sont ceux et celles qui voient, dans la crise sociale engendrée par la crise économique, une chance historique d'innover socialement, comme cela a été fait en réponse à la crise de 1929, de façon à construire un vivre-ensemble inclusif, solidaire et écologique. Cette perspective est à la base des revendications portées par des actions citoyennes. Des expérimentations nouvelles prennent place au Québec et ailleurs, dans divers domaines, tels la gouvernance, la finance, la protection de l'environnement, la lutte contre la pauvreté, la culture, l'inclusion, etc. Il importe de saisir l'importance du moment présent afin d'étudier collectivement le large éventail des propositions qui émergent de la base. Il importe aussi de saisir l'importance de ce moment pour relever le défi posé par le besoin de construire de nouvelles modalités de vivre-ensemble qui concordent avec les nouvelles exigences, les nouvelles valeurs et les nouvelles aspirations citoyennes. Le colloque «Pour une nouvelle mondialisation: le défi d'innover» se veut donc un rendez-vous sur l'innovation en vue d'une mondialisation inclusive, solidaire et écologique qui mettra en place les éléments pour faire converger les chercheurs universitaires préoccupés par les défis à relever et les acteurs sociaux engagés dans des processus innovants de transformation sociale.

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Collectif d'auteurs

Juan-Luis Klein, Jean-Marc Fontan, Frédéric Hanin, Marie-Josée Legault, Paul Leduc Browne et Caroline Patsias oeuvrent au Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES)