Bois d'oeuvre - Le Québec, planche de salut !

Rick Doman a quitté la Colombie-Britannique pour le Québec afin de repartir à neuf. Mais dans le secteur qu’il connaît le mieux: le bois d’œuvre.
Photo: - Le Devoir Rick Doman a quitté la Colombie-Britannique pour le Québec afin de repartir à neuf. Mais dans le secteur qu’il connaît le mieux: le bois d’œuvre.

Après des années de misère pour des dizaines de municipalités frappées par le déclin de l'industrie forestière, les fermetures d'usines et le licenciement de milliers de travailleurs, il y a maintenant au Québec un nouveau rayon de soleil qui laisse entrevoir de la lumière au bout du tunnel. Cet espoir s'appelle Rick Doman, un formidable vendeur comme l'industrie forestière québécoise n'en a pas connu depuis longtemps, en tout respect pour Guy Chevrette qui, lui, a dû pendant tout son mandat de président du Conseil de l'industrie forestière québécoise, se débattre comme un diable dans l'eau bénite pour limiter autant que possible les dégâts.

D'ailleurs, M. Doman a lui aussi fort bien connu ce que peuvent être les déboires d'une industrie forestière, celle que son père avait bâtie et qui était considérée comme un empire avec des revenus proches de 1 milliard, des ventes dans une trentaine de pays et 6000 employés, la plupart en Colombie-Britannique, dans belles années où cette province produisait 50 % de tout le bois d'oeuvre du Canada. Dans l'Ouest comme dans l'Est, le marché a cessé d'être en mode de croissance, puissamment aidé à cet égard par le protectionnisme et les tarifs américains. Aujourd'hui, l'industrie du bois d'oeuvre sur la côte ouest traverse une période difficile et, comme un malheur n'arrive jamais seul, ses forêts sont aujourd'hui décimées par un insecte appelé le dendroctone du pin ponderosa. En 2001, Rick Doman a été invité à remplacer son père à la présidence de l'entreprise familiale, mais les circonstances ont rendu le redressement impossible.

Quand on a 40 ans et qu'on a travaillé depuis l'âge de 12 ans, d'abord en ramassant la poussière dans les scieries de son père, et qu'on est devenu un vendeur de bois à 20 ans avant de se retrouver sans emploi 20 autres années plus tard, que fait-on? Voyant le déclin inéluctable de l'industrie forestière dans sa province, Rick Doman s'est mis à la recherche d'actifs partout dans le monde. «On a vu qu'au Québec et en Ontario, c'était très difficile et on a compris que cela découlait du conflit avec les Américains sur le bois d'oeuvre. La Colombie-Britannique offrait des coûts de droits de coupe plus bas, et cela rendait la concurrence très difficile pour l'industrie de l'est du Canada. Alors qu'elle avait moins de bois à mettre en marché, la Colombie-Britannique s'est tournée vers le marché chinois, où ses ventes sont passées de 900 millions de pieds mesure de planche en 2009, à 3 milliards en 2010, et cela augmentera à 4 milliards cette année. Avant, tout ce bois allait sur le marché américain et même au Québec et en Ontario. Ça représentait 10 % de la consommation en Amérique du Nord.»

Nouveau départ avec les scieries de Domtar

Bref, dans un tel contexte, M. Doman en a conclu que le meilleur endroit pour une reprise de l'industrie du bois d'oeuvre dans les prochaines années allait être l'est du Canada. Il a donc fondé une petite entreprise, Eacom, inscrite à la Bourse de croissance TSX de Vancouver. «Très intéressés à l'est du Canada, nous [lui, ses chefs des finances et de l'exploitation] avons considéré plusieurs opportunités d'achat, puis après avoir rencontré Jean-François Mérette et son équipe chez Domtar, on a eu le sentiment que c'était la meilleure équipe avec la même conception que nous des activités forestières.»

En outre, avec la déprime générale dans l'industrie, Domtar, qui cherchait depuis quelques années à se départir de ses actifs dans le bois d'oeuvre, les a vendus finalement au rabais en juin dernier, soit 126,5 millions, en comparaison des 285 millions d'une offre acceptée par Conifex en 2007. Pour des raisons financières, cette transaction n'avait pu être réalisée.

Aujourd'hui, quand il regarde ce qu'il a entre les mains, M. Doman se montre très satisfait: «On a 8 millions d'hectares de forêts certifiées, une condition désormais essentielle pour pouvoir vendre sur plusieurs marchés. On a des droits de coupe de 3,6 millions de mètres cubes de bois par année. Nous avons huit scieries, deux usines de valeur ajoutée, quelques entreprises conjointes d'une capacité de transformation de 900 millions de pieds et des équipes fantastiques.» Trois de ces scieries sont au Québec, soit à Val-d'Or, Matagami et Sainte-Marie. Actuellement, les scieries en activité d'Eacom ne fonctionnent qu'à 60 % de leur capacité. On pense que le taux d'exploitation augmentera jusqu'à 90 et peut-être même 100 % en 2012. «Nous sommes optimistes, il y a une reprise lente depuis l'an passé et les prix aux États-Unis ont augmenté un peu», disent en choeur MM. Doman et Mérette. Celui-ci, devenu président de Eacom pour l'est du Canada, connaît intimement le secteur du bois d'oeuvre pour avoir participé à son évolution chez Domtar. L'une de ces usines à valeur ajoutée se trouve aux installations de resciage Sullivan, en banlieue de Val-d'Or, l'autre est une coparticipation dans Anthony-Domtar à Sault Ste Marie en Ontario. Actuellement, environ 20 % de la capacité de production utilisée d'Eacom est affectée à des produits de valeur ajoutée.

Rareté de bois d'oeuvre prévisible

M. Doman prévoit qu'il y aura une rareté de bois d'oeuvre dans un délai de trois à cinq ans. La demande va reprendre aux États-Unis et il y aura encore de nombreuses scieries qui demeureront inactives ou tout simplement abandonnées. En fait, seulement 25 % des scieries qui existaient avant la crise sont encore en activité. Cela laisse un trou béant de 75 % de capacité éliminée au Canada.

M. Doman a donc complètement quitté la Colombie-Britannique pour installer le siège social de sa nouvelle entreprise à Montréal. Il est lui-même devenu un citoyen du Québec. Au total, l'entreprise a maintenant 1300 employés, plus 1000 autres qui travaillent pour des entrepreneurs sous-traitants. Ce sont tous des gens qui travaillaient pour Domtar auparavant. Il vient en plus d'embaucher un nouveau vice-président, directeur et chef de la direction financière, Marc Girard, qui a travaillé antérieurement pour Quebecor et BCE.

Au meilleur endroit

En somme, Rick Doman est convaincu d'être au meilleur endroit pour faire grandir son entreprise. Il voit un grand potentiel pour le bois d'oeuvre sur les marchés québécois et ontarien. Bien entendu, le marché américain l'intéresse toujours, mais il mise davantage que par le passé sur une diversification des marchés, notamment ceux du Royaume-Uni et du nord de l'Europe. Les pays scandinaves, traditionnellement de puissants producteurs forestiers, connaissent eux aussi leur lot de problèmes. La Suède a subi de fortes tempêtes qui ont beaucoup affecté ses forêts. La Finlande, qui exporte beaucoup en Russie, où d'importants incendies de forêt ont eu lieu, est moins présente sur les autres marchés continentaux. Parmi les autres marchés que convoite

M. Doman, il y a ceux de Dubai, d'Arabie saoudite, de l'Inde et du Moyen-Orient. Tous ces marchés d'exportation pourront facilement être rejoints à partir du port de Trois-Rivières, que M. Doman trouve «fantastique», et aussi à partir du port de Montréal.

Pour lancer financièrement Eacom, M. Doman a pu obtenir un placement privé de 145 millions. L'actionnariat de la compagnie appartient essentiellement à trois regroupements d'investisseurs institutionnels, provenant à peu près également de trois régions, soit le Canada, les États-Unis et l'Europe, y compris le Royaume-Uni. Domtar a conservé une participation de 11,7 % dans le capital-actions de son ancienne division de produits forestiers. D'ici la fin de 2011, le président compte inscrire la société à la Bourse de Toronto «parce que nous aurons besoin de capitaux pour l'expansion», précise-t-il. Il n'est pas question pour lui de sortir du marché du bois d'oeuvre, un domaine que sa famille a appris à connaître depuis plus d'un siècle. Originaire de l'Inde, son grand-père est arrivé à Vancouver en 1907. Son père a bâti une très grande entreprise, qui n'a malheureusement pas survécu. Aujourd'hui âgé de 48 ans, Rick Doman, qui a eu d'importantes divergences d'opinions avec son père sur les orientations de la compagnie familiale, n'en conserve pas moins une très grande reconnaissance pour tout ce que celui-ci lui a enseigné sur les affaires et la vie. Au demeurant, en venant s'installer au Québec et en repartant à neuf, il s'inscrit tout à fait dans la tradition de sa famille.

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Collaborateur du Devoir

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