Le Québec a tout à perdre!

Dans les conditions actuelles, tout indique que l'exploitation du gaz de schiste québécois ne représentera pas la manne promise depuis des mois par l'industrie et la ministre Nathalie Normandeau. Selon une nouvelle étude de l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS) dont Le Devoir a obtenu copie, l'État pourrait même perdre près d'un milliard de dollars dans l'aventure au cours des 20 prochaines années, en plus de voir son bilan de gaz à effet de serre s'alourdir.

En tenant compte des coûts supplémentaires en infrastructures routières et en épuration des eaux, mais surtout en considérant le crédit d'impôt remboursable dont bénéficient les entreprises sur les dépenses d'exploration comme une dépense pour l'État, les chercheurs évaluent que la facture pourrait s'élever à plus de trois milliards de dollars sur 20 ans. Une facture qui ne se matérialiserait toutefois qu'en cas de plein développement du secteur et si le crédit d'impôt remboursable est maintenu dans sa totalité.

Coauteure de la «note socio-économique» qui sera rendue publique ce matin, Laura Handal précise en outre que l'évaluation des «coûts» pour l'État est «conservatrice». Celle-ci ne tient pas compte des dépenses de santé et de sécurité additionnelles qui résulteront du stress imposé aux populations affectées par les transformations de leur environnement. Sans oublier les factures salées pour la remise en état des terres abandonnées et pour le monitorage des puits orphelins. Une récente analyse rédigée par un professeur en sciences comptables à HEC Montréal, Jacques Fortin, invitait d'ailleurs le gouvernement à chiffrer ces débours qui pourraient devoir être assumés par l'État.

L'ensemble de ces coûts, toujours selon l'étude, ne serait compensé qu'en partie par les gains tirés de l'exploitation du gaz emprisonné dans les basses-terres du Saint-Laurent. Les sommes obtenues par l'entremise des impôts payés par les entreprises et leurs employés, mais aussi les redevances sur la ressource et sur l'eau — pour quelque 7200 puits, en phase de pleine activité —, totaliseraient un peu moins de 110 millions de dollars annuellement, soit environ 2,1 milliards sur deux décennies. La ministre Normandeau parle plutôt de 250 millions par année.

L'IRIS évalue notamment les redevances payées sur la ressource gazière à 77 millions par année. Laura Handal se questionne toutefois sur le montant qui sera effectivement versé au trésor public. Elle rappelle que, dans le cas des minières, le taux fixé à 12 % est réduit, «dans la plupart des cas, à un taux de 4 %». Et même si le ministre des Finances, Raymond Bachand, a annoncé lors de son dernier budget que ce taux passera à 16 % d'ici 2012, un haut fonctionnaire a déjà confirmé au Devoir que, grâce aux diverses allocations offertes aux compagnies, celles-ci auront la possibilité d'abaisser le taux à 6 ou 7 %. «Qu'est-ce qui va se passer avec le secteur gazier? se demande donc Mme Handal. On ne le sait pas, mais ce ne serait pas surprenant que le taux de redevances effectif soit inférieur à 12 %.»

En plus des inconvénients pour les finances publiques, l'IRIS affirme, à la lumière d'analyses réalisées sur des puits gaziers forés dans les shales de Marcellus et de Barnett, que l'exploitation de cette source d'énergie fossile risque de compromettre les efforts de réduction des gaz à effet de serre déployés par le Québec. «Si on se lance dans l'exploitation des gaz de schiste, on peut tout de suite dire au revoir au protocole de Kyoto [...] Les émissions de l'industrie correspondent à plus de deux fois et demie les réductions et évitements d'émissions de GES annoncés par le gouvernement dans le secteur industriel d'ici 2012.»

Les chercheurs rejettent enfin l'argument de l'«indépendance énergétique» maintes fois mis en avant. «Dans le cas du gaz de schiste, on ne tirera qu'une ou deux unités d'énergie par unité d'énergie dépensée dans sa production, soutiennent-ils. Si l'on vise réellement une autosuffisance en énergie, pourquoi ne pas privilégier l'exploitation de filières à moindre coût énergétique et s'assurer ainsi de la pérennité de l'ensemble des ressources en énergie de la province?»

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