Rencontre avec Henry Mintzberg, gourou du management - La productivité à l'américaine tue les entreprises

«Les entreprises sont des institutions sociales. Elles sont à leur meilleur quand des êtres humains engagés travaillent ensemble dans des relations de collaboration, de respect et la confiance.»<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «Les entreprises sont des institutions sociales. Elles sont à leur meilleur quand des êtres humains engagés travaillent ensemble dans des relations de collaboration, de respect et la confiance.»

Les principales causes de la grande récession qui vient de secouer le monde ne se trouvent pas dans des facteurs économiques, mais dans la façon dont les Américains ont géré leurs entreprises pendant des années, dit le gourou montréalais du management, Henry Mintzberg. La dernière chose dont on a besoin maintenant est de les prendre pour modèle.

«Les Américains n'ont rien compris, s'est exclamé en entrevue au Devoir, la semaine dernière, le célèbre professeur de management dans son bureau à l'Université McGill. Leur pays n'est pas encore sorti de la crise et ils se remettent déjà, comme dit l'expression, à faire ce qu'ils ont toujours fait, ce qui ne peut que les mener à obtenir ce qu'ils ont toujours obtenu.»

Ce que le gouvernement et les gens n'ont pas encore compris aux États-Unis, dit-il, c'est que «la crise n'a pas été causée par des facteurs économiques. Ç'a été une crise des entreprises».

Classé récemment par le Wall Street Journal parmi les dix penseurs les plus influents dans le monde des affaires, Henry Mintzberg en a particulièrement contre une certaine conception des gains de productivité qui sévit aux États-Unis depuis une bonne quinzaine d'années, au plus grand contentement des économistes et autres analystes financiers, mais qu'il estime complètement décrochée de la réalité des entreprises.

Cette vision de l'efficacité repose souvent sur des dirigeants «de passage» traités comme des vedettes et qui gèrent les entreprises «par proclamation», déplore-t-il. «Ils vont décider, par exemple, que vous devez augmenter vos ventes de 10 % sans quoi vous prenez la porte. J'ai une petite-fille de six ans et elle peut diriger comme cela.»

Les entreprises américaines se sont retrouvées ainsi «à virer des employés en masse en pensant que ceux qui restaient pourraient continuer à faire le même travail». Tout ce que cela a donné, c'est une multiplication des cas d'épuisement professionnel chez les employés et de juteux bonus pour les dirigeants.

La destruction de l'entrepreneuriat

Cette vision de la productivité est non seulement «en train de détruire de grandes entreprises américaines, mais également son entrepreneurship légendaire», dénonçait déjà le chercheur en 2006, dans un article reproduit dans un recueil d'entrevues et de textes réalisé récemment par Jacinthe Tremblay et intitulé Entretiens avec Henry Mintzberg, et comment la productivité a tué l'entreprise américaine (Curieuse limitée, 2010).

«Les entreprises sont des institutions sociales — des communautés, y disait-il plus loin. Elles sont à leur meilleur quand des êtres humains engagés travaillent ensemble dans des relations de collaboration, de respect et la confiance. Détruisez ces conditions et c'est toute l'institution des affaires qui s'écroule.»

Le titulaire de la Chaire Cleghorn d'études en management à la Faculté de gestion Desautels de l'Université McGill dénonce l'attribution de bonus aux dirigeants d'entreprise. «Il n'existe pas de façon fiable d'évaluer leur contribution réelle aux performances de leur entreprise. Si les chefs ont tellement confiance en leur gestion et qu'ils veulent des actions de leur compagnie, qu'ils s'en achètent», assène celui qui ne leur verserait qu'un salaire.

Auteur d'une bonne quinzaine de livres scientifiques, mais aussi d'un recueil de nouvelles, le professeur Mintzberg ne voit pas non plus pourquoi il faudrait à tout prix sauver les grandes entreprises en difficulté. «Il se peut qu'une compagnie devienne trop grosse. Pour moi, une entreprise "too big to fail", c'est une entreprise "too big to succeed".»

Il ne voudrait pas qu'autant d'entreprises se soumettent au diktat de la Bourse et de ses humeurs, variant au gré des résultats trimestriels. «Pense-t-on vraiment qu'une entreprise puisse changer en l'espace de trois mois?», dit-il tout en avouant ne pas savoir si le monde compte assez d'investisseurs patients, comme Warren Buffet, pour remplacer ces marchés.

Les vrais gestionnaires

Il voit aujourd'hui avec effroi les économistes et autres analystes faire pression sur les entreprises québécoises et canadiennes pour qu'elles rattrapent leur retard sur leurs concurrentes américaines en matière de productivité. «Franchement, je me demande si ces gens-là ont jamais mis les pieds dans une vraie entreprise.»

Henry Mintzberg n'a pas une plus haute estime des capacités de gestionnaires de la plupart des diplômés de MBA. «Le fait d'apprendre la comptabilité, le marketing ou la finance ne fait pas de vous un gestionnaire, mais un analyste. Trop de MBA représentent en fait des menaces pour les entreprises parce que confiance - compétence = arrogance.»

«Je préfère les explorateurs aux exploiteurs», dit, en citant un confrère californien, cet amateur de plein air qui collectionne les morceaux de bois rongés par des castors, qu'il appelle «sculptures de castors». Ces «explorateurs» sont ces véritables gestionnaires qui connaissent leur entreprise sur le bout de leurs doigts et qui cherchent sans cesse des façons de s'améliorer. Leur succès tient plus à leur long travail d'essai-erreur et à leur capacité de se remettre constamment en question qu'à leur instinct et à leur science acquise dans des livres.

«En plus d'un siècle, notre connaissance de la gestion n'a pas progressé», admet humblement Henry Mintzberg dans un autre livre, qu'il vient de publier et qui est intitulé Gérer (tout simplement) (Les éditions Transcontinental, 2010). «On est censé comprendre la gestion par soi-même, comme le sexe je suppose, habituellement avec des conséquences tout aussi négatives.»

Les forces du Québec


L'illustre professeur n'ose pas trop donner de conseils aux Québécois. «Le Québec possède l'une des économies les plus saines en Amérique du Nord, notamment parce qu'il a su préserver l'équilibre entre les secteurs public, privé et communautaire, observe-t-il quand même dans ses Entretiens avec Jacinthe Tremblay. C'est aussi l'un des endroits où il fait bon vivre en Amérique du Nord.»

Il ajoute, en entrevue au Devoir, que la forte présence de PME au Québec ne doit pas être perçue comme une tare, bien au contraire. Après tout, les Bombardier, Cirque du Soleil, Cascades et Softimage de ce monde ont tous d'abord été des PME.

«Et puis, il faut arrêter d'essayer d'imiter ce qui est à la mode, comme de jeter autant d'argent aux compagnies pharmaceutiques et technologiques», grogne Henry Mintzberg. Il vaut tellement mieux chercher et mettre en valeur ses propres atouts.

Il cite, cette fois, une collègue de McGill, Margaret Graham, qui trace un parallèle entre la vallée du Saint-Laurent et la fameuse Silicon Valley californienne. «L'une des grandes forces du Québec est sa capacité de faire se rencontrer l'art et la technologie, dit-il. Mais surtout, surtout, ne faisons pas comme les Américains.»
12 commentaires
  • Marc L - Abonné 4 décembre 2010 09 h 04

    Enfin !

    Je suis heureux de voir que le monde du management n'est pas constitué uniquement de pseudo-lucides qui ne cessent de parler que de hausse de productivité de ceux qui font le vrai travail et qui prétendent mériter des bonus pour tout et pour rien. Cette maladie des bonus et de la pensée magique de la productivité a non seulement contaminé l'entreprise privée, mais elle fait également des ravages dans les services publics, ce qui n'a rien de rassurant pour le futur. Des gestionnaires déconnectés du travail de la base ne cessent de mettre sur pieds de nouvelles méthodes de contrôle "miracles" et coupent dans les rangs de ceux qui font le travail pendant que leur propre caste de gestionnaires étend sa mainmise sur tout.

  • Daniel Dupont - Abonné 4 décembre 2010 09 h 55

    Bravo

    On aurait pu croire qu'il décrivait mon ancienne compagnie : une réorganisation aux 18 mois. D'abord pour sur centraliser puis pour nommer plus d'adjoint au Cénacle parce que trop de décisions à prendre. Le résultat est rapidement une pyramide inversée où l'innovation consiste essentiellement à mettre au point des systèmes pour convoyer plus efficacement l'information fabriquée en bas, vers le haut de cette pyramide. Il n'y a pas pire gestionnaire que celui qui ne sait pas mais crois savoir. Le bas de la pyramide s'effrite puis l'édifice s'écroule. Le gestionnaire est quand même bien protégée car il ouvre son parachute... doré bien sûr!

  • Stéphane Martineau - Abonné 4 décembre 2010 10 h 45

    BRAVO, MILLE FOIS BRAVO

    Une autre voix, comme l'économiste Joseph Stiglitz qui dénonce la Doxa économique et managériale actuelle....Et, on ne peut l'accuser d'être un méchant communisse issu de la sociologie ! Bon à lire, bon à méditer, afin de se défaire des idées toutes faites à la Haprer, Lucien Bouchard, Joseph Facal et autres chantres du néolibéralisme antisocial. Lisons aussi le dernier ouvrage du regretté Michel Freitag (L'IMPASSE DE LA GLOBALISATION)...érudition, intelligence ...pour contrer la nullité de la pensée dominante.

  • Rene Deshaies - Inscrit 4 décembre 2010 14 h 19

    Dé-construction de l'administration ou de la gestion

    René Deshaies

    Il faudrait dé-construire les administrations actuelles. La démolir pour en bâtir une à partir de la base.

    Ces dernières ne font que de l'inbreeding, i.e. de la consanguinité. Ils recrutent des gens semblables à eux et font grossir les administrations. Comme les animaux font lorsque les populations animales sont très concentrées sur un même territoire.

    Toujours plus de contrôle "freak", alors qu'il en faudrait moins, parce que la main-d'oeuvre est de plus en plus instruite.

  • Michel Heroux - Abonné 4 décembre 2010 14 h 28

    BRAVO POUR CETTE ENTREVUE !

    En termes clairs, Henry Mintzberg déboulonne certains comportements corporatifs dont les résultats, hélas, affectent tout le monde. Sa vision du monde de l'entreprise est saine et rafraîchissante, mais comme elle va à l'encontre du "je, me, moi, tout de suite" qui prévaut trop souvcent chez les pseudo-gestionnaires d'entreprises trop occupés à calculer le rendement de leur portefeuille, je crains fort que le professeur Mintzberg ne soit qu'une voix dans le désert, ce qui est éminemment regrettable. Et quand il affirme que "Trop de MBA représentent en fait des menaces pour les entreprises", il pointe du doigt un des vices fondamentaux du système.