Ottawa bloque la tentative d'achat de PotashCorp. par BHP Billiton

Tony Clement<br />
Photo: Tony Clement

Ottawa — Le gouvernement canadien a opposé son veto hier au rachat de PotashCorp. par le géant australien BHP Billiton Ltd., une mégatransaction de 40 milliards de dollars. La décision n'est toutefois pas finale, le ministre fédéral de l'Industrie accordant 30 jours à BHP pour faire de nouvelles démarches, faisant craindre le pire aux partis d'opposition.

En soirée hier, le ministre Tony Clement a annoncé ses couleurs. «Je ne suis pas d'avis, à l'heure actuelle, que la transaction proposée sera vraisemblablement à l'avantage net du Canada», a-t-il déclaré. Il a soutenu que ses fonctionnaires ne lui avaient formulé aucun avis sur cette transaction et qu'il avait pris cette décision seul. Le ministre a ajouté que d'ici la fin du délai de 30 jours, il n'avait pas le loisir d'expliquer les raisons l'ayant conduit à trancher ainsi.

Créée en 1975 par le gouvernement de la Saskatchewan, PotashCorp. est devenue un des fleurons économiques de l'Ouest canadien. Elle contrôle 30 % de la production mondiale de potasse, une ressource utilisée notamment dans la fabrication d'engrais. PotashCorp. a graduellement été mise sur le marché public en 1989-1990. Aujourd'hui, 49 % de son actionnariat est canadien et 38 % est américain. La majorité des membres du conseil d'administration et des employés sont basés au Canada, mais le président et sa haute direction ont déménagé à Chicago il y a quelques années.

L'offre d'achat hostile de BHP de 130 $ par action, ou 36,8 milliards $US, était d'ailleurs très mal reçue en Saskatchewan, où elle a éveillé les sentiments nationalistes les plus vifs. Le premier ministre Brad Wall avait menacé Ottawa de poursuites judiciaires si l'achat était autorisé. Le Manitoba, l'Alberta, le Québec et le Nouveau-Brunswick l'appuyaient. À la Chambre des communes, les trois partis d'opposition s'opposaient à cette vente. Tous se sont montrés à moitié soulagés hier soir.

«Ce n'est pas une célébration, c'est un merci», a nuancé M. Wall au cours d'un point de presse. Il a appelé le ministre Clement pour le remercier. M. Wall craint de perdre entre 3 et 6 milliards de dollars en redevances advenant la vente. Autant le libéral Michael Ignatieff que le néodémocrate Jack Layton ont exprimé des doutes quant au caractère définitif de cette décision.

C'est que le ministre Clement a précisé que «BHP Billiton dispose de 30 jours pour présenter des observations supplémentaires et prendre de nouveaux engagements». Ce n'est qu'ensuite que le ministre prendra une décision sans appel dans le dossier.

Il y a deux semaines, le premier ministre Stephen Harper n'avait exprimé aucune sympathie pour la cause des nationalistes saskatchewannais, disant voir dans cette tentative de rachat «une tentative de prise de contrôle d'une compagnie dirigée par des Américains par une compagnie dirigée par des Australiens».

Si le rachat devait aller de l'avant en bout de piste, il s'agirait de la plus importante acquisition de la décennie d'une entreprise canadienne de ressources naturelles. Sous le gouvernement conservateur, les Falconbridge (nickel), Inco et Alcan ont été avalés par des entreprises étrangères, des transactions vertement critiquées. Ottawa a examiné 1637 acquisitions depuis 1985 et une seule a été rejetée jusqu'ici, celle de MDA par l'américaine Alliant Techsystems en 2008. Hier, M. Harper avait changé légèrement de discours dans l'après-midi (avant l'annonce du ministre Clement), soulignant que les libéraux ne pouvaient pas critiquer, eux qui n'avaient jamais bloqué une seule de ces transactions.

PotashCorp. a fait une déclaration hier soir, dans laquelle elle réitère son opinion que l'offre de BHP à 130 $ l'action était bien en deçà de la valeur de l'entreprise. «PotashCorp. croit que cette offre n'est pas dans le meilleur intérêt de la compagnie, de ses actionnaires et des autres intervenants.» PotashCorp. a affirmé avoir contacté 15 investisseurs potentiels pour solliciter des contre-offres.

Notons par ailleurs que d'un point de vue politique, le sujet était épineux pour le gouvernement. En Saskatchewan, 13 des 14 députés sont conservateurs, l'autre étant le libéral Ralph Goodale. Outre Kelly Block, qui a gagné son siège en 2008 avec une majorité d'à peine 262 voix, les autres avaient remporté des majorités de plus de 50 % des voix. Notons que dans 12 de ces 13 circonscriptions conservatrices, c'est le NPD de Jack Layton qui est arrivé second, bien que loin derrière.