Takehisa Yaegashi, ou papa Prius - À 67 ans, cet ingénieur japonais, inventeur de la première voiture hybride, ne vit que pour les moteurs

Prius, la première voiture hybride
Photo: Agence France-Presse (photo) Pau Ellis Prius, la première voiture hybride

Affable, courtois et économe en mots de prime abord, Takehisa Yaegashi, veste et chemise à fines rayures, a tout du salaryman nippon. Rien, a priori, n'évoque en lui le savant fou, cheveux hirsutes à la Einstein, serrant des boulons dans un garage. Tranquillement assis dans un café du 41e étage d'une tour de Tokyo, l'homme ne se fait cependant pas prier pour deviser sur son sujet fétiche: les voitures et les moteurs. Au Japon, où il est surnommé Mr Hybrid, Takehisa Yaegashi est une icône en matière de motorisation auto. Il est le «père» — «plus que l'inventeur»? — de la Prius, la première voiture hybride (à motorisation alternative essence-électricité) commercialisée en masse en 1997 par Toyota.

Cet ingénieur, recruté après son départ à la retraite en 2007 par une filiale [Toyota Technical Development] de son ex-employeur, est tombé petit dans le chaudron des sciences. Son père, son grand-père, et deux de ses oncles étaient médecins — l'un d'eux était engagé dans la recherche fondamentale. Il fut un enfant choyé, avec très tôt la tête dans les cylindres, valves, injecteurs, soupapes et pistons. «À 10 ans, j'étais passionné par tout ce qui roulait ou volait, avions, fusées, trains ou automobiles. Je me demandais comment tout cela fonctionnait.» Collégien, il découvre dans son manuel d'histoire des photos en noir et blanc des machines à vapeur d'antan qui le fascinent. Après la classe, il fabrique dans sa chambre des fusées en papier. Jusqu'à ce jour, à l'âge ado, où il pilote son premier modèle motorisé, un avion télécommandé, alimenté à l'essence. «J'étais moins attiré par cette miniature volante que par l'odeur du moteur et de l'essence brûlée. J'en suis certain, c'est cette odeur très désagréable qui m'a conduit inconsciemment vers les moteurs de voitures.» L'ingénieur avance un autre mobile: «Bientôt, mon rêve a été de conduire un jour la voiture que j'aurais fabriquée moi-même, et dont j'aurais réduit au maximum les effets négatifs et polluants.»

Printemps 1968

Au printemps 1968, alors que la colère gronde dans la plupart des campus du Japon, jusqu'à Hokkaido, le jeune Takehisa s'éclate au volant de sa première voiture («un cadeau de mon père»), dont il dévoile la photo en dégainant son iPad. «J'actionnais une manivelle pour la démarrer. C'était la première quatre roues à suspension autonome. Un beau modèle, mais qui tombait souvent en panne.» Sa deuxième voiture, il se l'offre avec le salaire de son premier employeur, Toyota, maison où il fera toute sa carrière et qui l'a recruté sur concours à la sortie de l'université. C'est une Toyota pardi! Une Celica, d'un blanc immaculé, qui évoque par ses formes allongées la Ford Gran Torino 74 [celle de la série Starsky et Hutch et du film de Clint Eastwood].

Le week-end, au lieu de draguer les filles, l'ingénieur préfère dépecer et analyser chaque détail du moteur. «Chez Toyota, j'étais déjà chargé des moteurs propres. Mais j'étais impatient d'aller plus loin. Car la question devenait à mes yeux: comment rouler propre et vite? Mon objectif était clair: mettre au point un moteur nerveux et peu polluant.» Takehisa Yaegashi avoue adorer la vitesse, et n'a eu, depuis l'obtention de son permis [il y a quarante-quatre ans], aucun accident ni amende pour excès. Il concède uniquement une chute à vélo...

Muté au centre de recherche appliquée Toyota de Higashi-Fuji, son voeu est exaucé. Le centre a sa piste d'essais. Takehisa Yaegashi et ses coéquipiers roulent à coeur joie, testent des moteurs propres en pensant vitesse et sécurité. «Ma mère pensait qu'en continuant ainsi à ne penser qu'aux moteurs, je ne rencontrerais jamais aucune femme. Ma famille m'a alors présenté ma future épouse. J'ai accepté l'idée d'un mariage arrangé.» Le père de la Prius aura deux enfants. Le premier, 35 ans, travaille dans les nouvelles technologies, le second, 31 ans, est maître de conférences en informatique à l'Université de Shikoku.

Deux ans pour réussir

Takehisa Yaegashi roule bientôt des mécaniques pour vanter les mérites de sa Prius, voiture dont il est d'autant plus fier qu'elle reste «le quatre roues qui produit le moins de CO2 au monde». «J'ai beaucoup travaillé sur les moteurs propres, les pots d'échappement et la façon de rendre les villes plus respirables, dit-il. Puis, il y a vingt ans, les préoccupations ont évolué. La priorité est devenue la lutte contre le réchauffement de la planète et la réduction des gaz à effet de serre. La Prius est née dans ce contexte.» En février 1996, un vice-président de Toyota le reçoit dans son bureau. Deux mois plus tôt, les dirigeants lui donnent l'ordre d'impulser le programme Prius. Takehisa Yaegashi s'entend dire: «Tu as deux ans pour réussir.» «C'était un peu comme si on me demandait d'escalader l'Everest en quarante-huit heures!» Fin 1997, la Prius, reine du couple électromécanique, roule enfin, est prête à la vente. «Pour moi, c'était un miracle. C'était révolutionnaire. Toyota avait mis à ma disposition une équipe de très haut niveau, des moyens illimités. Nous avions réussi. Et Dieu n'y était pour rien.»

Treize ans plus tard, l'hybride de Toyota est un best-seller mondial. En 2008, Toyota annonçait avoir vendu 1 million d'unités. Deux tiers des voitures hybrides achetées chaque année aux États-Unis sont des Prius. Les ventes n'ont même pas souffert de «l'affaire Toyota» (pédales et freinages défectueux) qui a défrayé la chronique cet hiver et égratigné l'image du constructeur. Les carnets de commandes sont pleins. La voiture a viré au phénomène de société. Quant à son procréateur, il ne tient toujours pas en place. «Je participe à des régates, je fais du ski l'hiver et du cyclisme le reste de l'année. J'ai besoin de rester en mouvement.» Il roule en Prius et les moteurs restent sa passion.

Écolo? Même pas. Calculer le bilan carbone de la fabrication d'une Prius, ce n'est pas son truc. La question lui paraît presque saugrenue. «Toute vie humaine ou animale produit du carbone et des rejets, faut-il interdire de vivre?» Le défi de la planète, selon lui, est énergétique. «Quelle est la solution à l'utilisation des énergies fossiles et à l'épuisement des réserves pétrolières?» Nul doute pour l'ingénieur, «l'avenir appartient au tout électrique». En attendant, Takehisa Yaegashi sera ces jours-ci en France pour déguster ses vins favoris [bordeaux, bourgogne, vins d'Alsace], et surtout pour participer au Mondial de l'auto à Paris. À 67 ans, il est l'une des chevilles du Projet Kléber de Strasbourg sur les voitures propres, lancé en 2007 entre Toyota, EDF et la ville de Strasbourg, et dont l'objectif est de tester à grande échelle des véhicules propres à batteries rechargeables (VHR). Il ne veut pas entendre parler de retraite. Mais à quel moteur roule donc papa Prius?

***

Takehisa Yaegashi, en sept dates

-3 octobre 1943: Naissance à Hokkaido (Japon).
-1969: Son père lui offre sa première voiture.
-1996: Nommé directeur du programme Prius de Toyota.
-1997: Débuts de la Prius sur le marché.
-2007: Départ à la retraite et recrutement par une filiale de Toyota.
-2009: Commercialisation de la Prius III en Europe (3,9 litres aux 100 km/h).
-2010: Participe au projet Kléber à Strasbourg. Invité au Mondial de l'automobile.
2 commentaires
  • jpz - Abonné 4 octobre 2010 09 h 14

    La réalité au Québec

    Imaginez vous qu'à l'IREQ depuis les années 80, il y avait des québécois qui essayaient et faisaient de la recherche sur les véhicules électriques. Dans les années 90 le GROUPE de TRACTION COUTURE s'affairait sur la voiture hybride électrique à MOTEURS ROUES pour la présentation officielle média en décembre 94 en présence de François Gendron ministre des ressources naturelles responsable d'Hydro-Québec. Déjà avec plusieurs années d'avance il y avait un prototype fonctionnel d'un PHEV. Il y aussi eu Raymond Déhaies qui avait modifié un autobus en autobus hybride électrique.
    Imaginez vous que si ces québécois avaient eu la liberté de faire ce que Toyota faisait , il y aurait autant de PHEV branchable Québécois que de Prius dont la version standard ne peut rouler sans le moteur thermique.
    Si le dr Pierre Couture et son équipe n'avait pas été floué par André Caillé et Armand Couture la division TM4 serait plus qu'un petit fournisseurs de moteurs électriques pour voiture hybride.
    Le concept du GTC, un véhicule hybride électrique branchable dont la motorisation est capable de rouler plus de 1 million de Km alimenté par des batteries LiFePo4 mises au point par l'équipe du dr Karim Zaghib qui auraient une durée de vie prévisible de plus de 30 ans et être rechargées rapidement avec une source industrielle. Le tout monté sur un chassis d'aluminium du Québec avec une carrosserie de fibre de VCI.
    Ici on peut constater que les grands de l'auto et les pétrolières voient une dangereuse menace venant de cette tribu de gaulois vivant dans le nord est des Amériques. Alors, la filière est presque en dormance pendant que des dizaines d'entreprise lancent des PHEV presque copie du GTC Québécois.
    Voyez sur you tube ; voiture hybrique hydro-québec les images de cette saga.

  • François Dugal - Inscrit 4 octobre 2010 10 h 45

    Les piles

    Papa Prius pourrait-il nous entretenir de la pollution engendrée par la fabrication et le recyclage des piles ion-lithium?