Marginale, l'économie sociale ?

Nancy Neamtan: «On ne sera jamais Microsoft, mais on travaille sur de nouveaux produits.»
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Nancy Neamtan: «On ne sera jamais Microsoft, mais on travaille sur de nouveaux produits.»

Au début des années 1980, alors que le Québec subissait une crise économique sévère, Nancy Neamtan, déjà impliquée dans des activités communautaires, s'est lassée d'entendre le discours provenant des grandes tours de bureaux du monde des affaires au centre-ville. Investir dans de gros projets, disait-on, allait entraîner des retombées dans l'ensemble de l'économie. «Nous étions à 10 minutes du centre-ville et rien ne retombait», se rappelle cette citoyenne du Centre-Sud de la métropole, un milieu largement défavorisé.

«Il fallait agir dans une autre logique que celle des Thatcher et Reagan», soutient-elle encore aujourd'hui. Sa théorie s'appuie sur une logique de création d'emplois qui ne coûtent pas cher en vue de répondre à des besoins très concrets dans la communauté, c'est-à-dire «créer de la richesse autrement et redistribuer cette richesse au moment où elle se crée». Cela a été fait par des investissements dans le logement communautaire et des centres pour personnes âgées.

En l'espace de cinq ou six ans, environ 6000 emplois ont été créés, souligne-t-elle à l'appui de sa méthode. Un autre exemple qu'elle donne pour montrer comment on peut agir économiquement dans la communauté est celui des centres de petite enfance. Les parents ont bénévolement créé des garderies, mais pour que le système fonctionne, il faut qu'il y ait convergence de trois facteurs, à savoir les ressources locales, le marché et les ressources publiques. «Vendre des permis pour une garderie privée est un scandale en soi. Avec un CPE, tout l'argent retourne aux services pour les enfants et les parents demeurent au conseil d'administration», dit-elle, comme si elle voulait donner une saveur très actuelle à sa théorie, qu'elle affiche comme la preuve qu'il y a une solution de rechange au néolibéralisme.

Elle poursuit avec un autre cas extrêmement frappant pour faire ressortir les différences entre le modèle de l'économie solidaire et celui qui a ébranlé la structure économique mondiale en 2008. Cet exemple est celui de l'habitation aux États-Unis, où «le marché» a permis la vente de maisons fastueuses à des gens pratiquement sans argent, grâce en bonne partie au montage financier des PCAA (produits adossés à des actifs) qui s'est effondré comme un château de cartes, alors qu'ici le logement créé par l'économie solidaire est demeuré tout à fait solide.

Mme Neamtan mentionne que la Société centrale d'hypothèques et de logement a fait une très bonne affaire en créant un produit d'assurance pour l'habitation sociale, puisqu'il n'y a aucune faillite dans les coopératives d'habitation. Les statistiques montrent que le taux de survie après 10 ans est de 44 % pour les coopératives en général, en comparaison de 19,5 % pour les entreprises qui ne sont pas des coopératives.

Pour revenir aux années 1980, Mme Neamtan situe son engagement social dans un fort courant qui a suscité diverses initiatives, notamment la création du Fonds de solidarité FTQ. Plusieurs autres instruments financiers ont vu le jour dans les années subséquentes, si bien qu'on estime à plus de 755 millions les sommes investies dans les entreprises d'économie sociale entre 1996 et 2005.

Le Chantier: un réseau de réseaux

Pour sa part, Mme Neamtan est devenue la directrice générale du Regroupement pour la relance économique du sud-ouest de Montréal, lequel prenait en 1989 la relève du Programme économie de Pointe-Saint-Charles, établi en 1984. Puis, en 1996, pour un sommet de l'économie et de l'emploi, le premier ministre Lucien Bouchard l'invitait à présider un comité sur l'économie sociale pour faire le point les travaux accomplis à Montréal et ailleurs. Il fut convenu alors que le Regroupement allait poursuivre ses activités pendant deux ans. Dès 1997, celui-ci s'incorpore sous le nom de Chantier de l'économe sociale et Mme Neamtan en devient la présidente-directrice générale. Il s'agissait de structurer les activités et de les formaliser en mettant en place un conseil d'administration, en définissant une forme de gouvernance et en consolidant la mission. En somme, ce Chantier est devenu «un réseau de réseaux» avec des ramifications à la grandeur du Québec. Son conseil d'administration compte

34 personnes venant de multiples champs d'activité et de toutes les régions, sans oublier ces mouvements sociaux comme ceux des femmes et des communautés autochtones.

Avec un mandat de promotion, de développement de l'économie solidaire et d'identification de projets d'investissement, le Chantier a convaincu en 2006 gouvernements et partenaires socio-économiques de mettre 52,8 millions dans un fonds dont la gestion est assumée par une fiducie, qui jusqu'à maintenant a autorisé des investissements de 16,3 millions dans 52 entreprises, lesquelles maintiennent près de 1500 emplois, ce qui a généré des investissements totaux de 132 millions. Depuis le début de ses activités en 2007, la Fiducie a en moyenne investi 286 000 $ par projet ou 10 269 $ par emploi. Parmi les 47 projets d'investissement approuvés à la fin de 2009, c'est le secteur du tourisme et des loisirs qui arrive au premier rang. Un exemple parmi d'autres est celui du Cinéma Beaubien, indépendant des grands distributeurs et sauvé de la fermeture avec deux financements totalisant 780 000 $ pour un projet de modernisation de 2,7 millions. La fiducie a investi dans diverses coopératives (funéraires, d'habitation, commerce de détail, agroalimentaire, stations de radio, etc.).

Vers une Bourse de l'économie solidaire ?

L'une des préoccupations majeures du Chantier est de chercher de nouveaux outils financiers pour répondre aux besoins de sa clientèle. La fiducie en est un; il y a aussi le Réseau d'investissement social pour le capital de risque (RISQ), lancé en 1997 avec un fonds de 10 millions, une moitié provenant du gouvernement québécois, l'autre étant fournie par Jean Coutu, la Banque Nationale, le Mouvement Desjardins, Alcan et quelques autres. En avril dernier, le gouvernement ajoutait 5 millions à des fins de prédémarrage. Depuis sa fondation, le RISQ est intervenu dans 577 projets de financement pour un montant de 13 millions dans des entreprises de l'économie solidaire offrant 7800 emplois pour des postes permanents, occasionnels ou d'insertion.

«On ne sera jamais Microsoft, mais on travaille sur de nouveaux produits», mentionne Mme Neamtan. «Le Chantier ne veut pas devenir gros, mais créer des synergies et faire ce que personne d'autre ne peut faire», explique-t-elle. Parmi les nouveaux produits envisagés, il y a celui d'une Bourse de l'économie solidaire, c'est-à-dire créer un marché secondaire pour établir un lien entre l'entrée et la sortie d'un actionnaire dans une entreprise, sans compromettre sa survie. Le défi est de créer des produits qui permettent l'essor et la consolidation des entreprises collectives, tout en assurant un retour adéquat pour attirer des investisseurs. Il y a par ailleurs un projet à l'étude concernant la consommation. L'objectif est de constituer une sorte de banque d'informations pour informer les institutions, les municipalités et les particuliers sur les endroits où l'on peut effectuer des achats responsables, aussi bien d'un point de vue économique que social et environnemental.

La carrière communautaire de Mme Neamtan qui commençait, il y a une trentaine d'années à 10 minutes du centre-ville de Montréal, l'a conduite bien au-delà de Pointe-Saint-Charles. On l'invite à diverses activités internationales pour parler du Chantier, notamment une invitation de l'ONU, à Genève, il y a plus d'un an pour faire part de son expérience en tant que «praticienne» de l'écononomie sociale, en présence de représentants de la Banque mondiale. D'autres organisations universitaires et internationales, notamment l'OCDE, l'Organisation internationale du travail, etc. s'intéressent à son expertise «très pragmatique». Elle prédit la tenue «d'un grand événement international à Montréal l'an prochain».

Où en est-on maintenant dans l'économie sociale, par rapport aux années 1990? «Ça change tout le temps. Il faut créer des conditions pour que les gens qui veulent lancer une entreprise le fassent. Il faut être une organisation innovante. Aujourd'hui, les gens ont une approche entrepreneuriale plus ambitieuse. Ils n'acceptent pas d'être en marge de l'économie. Ils ont plus d'assurance, plus de connaissances et une meilleure capacité d'articuler leurs aspirations. Tout cela s'inscrit dans une mouvance internationale. Et les investisseurs privés nous regardent avec plus d'intérêt qu'avant. Nous avons une feuille de route établie. En 1995, l'objectif était de faire reconnaître que l'économie sociale était une composante de l'économie générale», constate la p.-d.g. du Chantier.

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Collaborateur du Devoir

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