Une crise pour rien?

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Il y a deux ans, la banque d'affaires américaine Lehman Brothers déclarait faillite, jetant la panique sur un marché financier qui n'allait pas tarder à entraîner le monde dans sa pire crise économique depuis la Grande Dépression. Aujourd'hui, les pays se relèvent péniblement de cette épreuve et l'on cherche en vain les réformes en profondeur qui avaient été promises.

Les grandes réformes promises durant les jours les plus sombres de la crise financière et économique mondiale n'ont pas eu lieu et pourraient bien ne jamais venir. Il n'empêche que le monde a changé.

La réforme des règles financières adoptée cet été par le Congrès américain ainsi que les nouvelles lignes de conduite sur le niveau de capitalisation des banques recommandées cette semaine à l'ensemble des pays par le Comité de Bâle n'impressionnent guère l'économiste Rodrigue Tremblay. «Il s'agit tout au plus de réformettes cosmétiques», soupire en entrevue au Devoir le professeur émérite de l'Université de Montréal. «Les grandes banques vont essentiellement pouvoir continuer de faire les choses comme elles le faisaient auparavant, et je ne vois pas comment un futur Congrès sous domination républicaine pourrait aller plus loin. Les lobbies auxquels sont confrontés les élus sont extrêmement forts.»

Le processus de réforme n'est pas plus rapide en Europe. L'une des principales questions qui achoppent toujours est celle de ces institutions financières qu'on a jugées, durant la crise, trop importantes dans le système pour que les gouvernements ne volent pas à leur secours à coups de milliards (too big to fail). «Les pistes de solutions sont très difficiles à trouver», constate Louis Pauly, professeur en économique politique internationale au Munk School of Global Affairs de l'Université de Toronto. Mais il faut pourtant faire quelque chose, sans quoi les marchés prendront la prochaine fois des risques encore plus élevés en se disant qu'on continuera à privatiser les profits et nationaliser les pertes.»

«Nous nageons en plein aléa moral», a admis cette semaine le gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, en faisant référence à ce phénomène dans un discours. L'une des solutions étudiées est de forcer ces institutions financières à préparer des «testaments biologiques» indiquant la façon de les démanteler de façon ordonnée en cas de déroute. «Il se dégage une ferme conviction parmi les décideurs publics que, dans les crises à venir, les pertes devront être assumées par les institutions elles-mêmes, a assuré le gouverneur, qui est très actif, touchant ces enjeux, sur la scène internationale. C'est-à-dire par les dirigeants, les actionnaires et les créanciers, et non par les contribuables.»

Professeur de théorie macroéconomique à l'Université du Québec à Montréal, Steve Ambler n'en revient tout simplement pas de voir avec quel degré d'impunité s'en tirent les bonzes de Wall Street à l'origine de tout ce gâchis. Il y avait pourtant eu des enquêtes et des condamnations criminelles au lendemain de la dernière crise financière aux États-Unis, celle des Saving and Loans au début des années 1990, rappelle-t-il. «Je crois que l'on peut, à tout le moins, parler de gros soupçons de fraude dans le cas d'institutions comme Lehman Brothers ou Goldman Sachs, qui vendaient des produits dérivés d'un côté et qui pariaient contre eux de l'autre. C'est à croire qu'il n'y a pas seulement des "too big to fail", mais aussi des "too big to be prosecuted".»

Des bons coups

Très fier de la belle solidité affichée par ses propres banques durant la crise, le Canada n'a pas encore jugé bon de revoir ses propres règles financières. On se contentera d'adopter les nouvelles règles proposées par le Comité de Bâle, a fait savoir cette semaine le ministre des Finances, Jim Flaherty. Plus inquiet de la flambée du prix des maisons, le gouvernement fédéral a resserré, cet hiver, les règles du marché hypothécaire afin de freiner la spéculation. Ottawa se dit prêt aujourd'hui à donner un autre tour de vis si nécessaire.

La timidité des réformes entreprises jusqu'à présent ne signifie pas qu'aucune avancée n'a été réalisée depuis deux ans, précise Louis Pauly. On n'a pas assez souligné et salué, selon lui, l'extraordinaire degré de coopération dont ont fait preuve les banques centrales et les gouvernements des différents pays tout au long de la crise, alors que c'est tout le contraire qui s'était produit durant la Grande Dépression des années 1930.

«Cela s'est fait de manière un peu désordonnée et maladroite, convient-il. Parfois ouvertement, mais plus souvent derrière des portes closes et enveloppé dans une rhétorique politique opaque. Mais ça s'est fait.»

Il serait important de continuer sur cet élan et de formaliser un peu les règles de partage des coûts du prochain sauvetage de l'économie mondiale, poursuit l'expert international. «Il y aura d'autres crises, prévient Louis Pauly. C'est dans la nature même des marchés financiers, mais aussi de leurs réglementations, qui ne peuvent jamais savoir d'où viendra la prochaine crise.» Notre capacité de réaction dépendra alors de l'ouverture des contribuables à ce que leurs gouvernements participent à un autre sauvetage de ce marché qui ne respecte pas les frontières nationales.

Une autre mondialisation


«La mondialisation va avoir changé avec cette crise», annonce Daniel Schwanen, conseiller spécial et économiste au Centre pour l'innovation dans la gouvernance internationale (CIGI) à Waterloo, en Ontario. Enragés d'avoir eu à payer les dégâts causés par des banques sur lesquelles leurs gouvernements nationaux n'avaient parfois aucun pouvoir, les contribuables exigeront désormais que les acteurs du marché financier se soumettent à des règles nationales plus strictes.

Cette tendance n'est pas exclusive au secteur financier, note l'économiste. On la voit monter dans d'autres domaines, telles que les normes de sécurités qui s'appliquent aux produits importés. «Les citoyens veulent reprendre le contrôle de la réglementation chez eux. Cela va forcer les multinationales à davantage s'adapter aux marchés où elles font affaire, ce qui sera plus coûteux, mais aussi plus sécuritaire.»

Paradoxalement, cette diversité grandissante forcera aussi les pays à plus de transparence et d'ouverture à la réalité des autres afin d'arriver au niveau de coopération nécessaire au bon fonctionnement de l'ensemble. «La crise nous a fait prendre conscience de la responsabilité de chaque pays dans la santé de l'économie mondiale», dit Daniel Schwanen.

Les nouveaux géants

Le 15 septembre 2008 passera encore plus à l'histoire que le 11 septembre 2001, écrivait cette semaine le chroniqueur du Financial Times Gideon Rachman, comparant les conséquences de la faillite de Lehman Brothers à celles de l'attaque contre les tours du World Trade Center. La crise financière a marqué, et même accéléré, disait-il, le déclin d'une Amérique toute-puissante en même temps que la formidable ascension de nouveaux géants, notamment de la Chine.

Le président de la Deutsche Bank, Josef Ackermann, faisait remarquer, dans un discours cet été, que parmi les dix plus grandes banques au monde, quatre sont maintenant chinoises et que la liste des places financières importantes compte désormais des villes comme São Paulo, Singapour, Shanghai et Séoul. Ce progrès spectaculaire, notait-il, est entre autres attribuable à la discipline de fer à laquelle se sont pliés les pays asiatiques après avoir subi leur propre crise financière à la fin des années 1990.

«Les Américains et les Européens ne peuvent plus faire la leçon aux autres comme ils avaient l'habitude de le faire, constate à son tour Daniel Schwanen. Mais cette pluralité de modèles n'empêche pas une convergence, bien au contraire. Les économies émergentes se sont beaucoup rapprochées, ces dernières années, du capitalisme occidental. Reste maintenant à voir si des pays comme les États-Unis sont prêts à tenir compte à leur tour des autres pays qui les entourent.»

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