L'étude de l'économie n'a toujours rien d'une science exacte

La crise a secoué bien des certitudes sur lesquelles les économistes avaient l'habitude de se baser. Mais est-ce que cela va durer? «De toutes les bulles économiques qui ont été crevées, rares sont celles qui ont éclaté aussi fort que la renommée des sciences économiques», constatait l'an dernier la revue britannique The Economist. Du plus modeste travailleur à la reine d'Angleterre en personne, tous se sont demandé comment nos experts en économie pouvaient ne pas avoir vu venir une crise de cette ampleur et avoir si mal conseillé nos pouvoirs publics auparavant.

«La crise a révélé des lacunes méthodologiques et pédagogiques importantes de notre profession, soupire le professeur émérite de l'Université de Montréal Rodrigue Tremblay. Notre approche a fini par être tellement rigide, et nos modèles tellement mathématisés que la réalité qui n'y colle pas nous échappe.»

La situation n'était pas différente avant la crise de 1929, note-t-il. Les théories de John Maynard Keynes étaient venues par la suite donner à la profession de nouveaux outils conceptuels qui allaient être largement employés jusqu'au début des années 1980. «Pour l'heure, on attend toujours notre Keynes», dit l'ancien ministre de l'Industrie et du Commerce de René Lévesque et, jusqu'en 2005, le vice-président de l'Association internationale des économistes de langue française.

Et maintenant?

Économiste principal au Mouvement Desjardins, Mathieu D'Anjou est appelé à faire des prévisions économiques chaque jour. «La crise nous a peut-être amenés à nous poser un plus de questions qu'auparavant et à se méfier aussi un peu plus des visions trop optimistes. Mais les modèles avec lesquels nous travaillons sont restés les mêmes.»

La science économique disposait déjà avant la crise de plusieurs outils pour détecter et comprendre les forces et faiblesses des marchés financiers, assure le professeur de théorie macroéconomique à l'Université du Québec à Montréal, Steve Ambler. «Ces outils gagneraient sans doute à être encore raffinés, mais nous pouvons généralement dire comment et pourquoi une crise risque d'éclater. Ce que nous ne savons pas faire, c'est prédire "quand" la situation va basculer et tourner à la crise.»

Armine Yalnizyan doute que les événements spectaculaires des dernières années réussissent à transformer en profondeur la façon qu'avaient ses collègues d'appréhender la réalité. «Durant les six premiers mois de la crise, personne ne savait plus quoi penser, se souvient l'économiste senior au Centre canadien de politiques alternatives. Puis, tout le monde est devenu keynésien. Même les économistes les plus à droite se sont mis à réclamer l'intervention de l'État pour sauver la situation. On voit revenir aujourd'hui les vieilles façons de penser. On se remet à entendre dire que le problème n'est pas l'irresponsabilité des investisseurs, ou le manque de réglementation, mais les trop grandes exigences des travailleurs qui nuisent à la compétitivité de leurs entreprises.»

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