L'odyssée virtuelle d'Ulysse

L’entrepreneur Daniel Desjardins a eu l’idée de ce qui deviendra la librairie de voyage Ulysse à l’âge de 24 ans. <br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’entrepreneur Daniel Desjardins a eu l’idée de ce qui deviendra la librairie de voyage Ulysse à l’âge de 24 ans.

«Ulysse est la preuve vivante qu'une jeune entreprise dynamique et fonceuse peut arriver à se tailler une place parmi les grands éditeurs de ce monde», déclare son président et fondateur, Daniel Desjardins. Avec un chiffre d'affaires d'environ trois millions après 30 ans d'existence, il est cependant le premier à reconnaître que la progression des ventes a été lente et pas toujours facile. Les débuts, en particulier, furent difficiles: le concept de cette entreprise était pour ainsi dire inconnu, Ulysse étant la première librairie de voyage au Québec.

M. Desjardins précise par ailleurs qu'il s'agit d'un marché très spécialisé, donc limité. Néanmoins, il se montre très satisfait du chemin parcouru par Ulysse, qui comme son illustre homonyme de la mythologie grecque a réussi à surmonter tous les obstacles. En fait, l'avenir ne lui a jamais paru plus prometteur que maintenant, grâce à l'information numérique, la toute dernière étape dans l'évolution de cette PME partie de presque rien, sinon du talent de son fondateur et de sa passion pour les voyages.

Ingénieur de formation avant d'obtenir un MBA à HEC Montréal, où les études de cas ont fait vibrer sa fibre entrepreneuriale, il a eu l'idée de ce commerce à l'âge de 24 ans, ayant remarqué lors de ses visites à l'étranger qu'il y avait beaucoup de documents sur le voyage et le tourisme, mais rien de tel au Québec. Il avait en outre eu une «belle expérience» dans la vente de livres à la coop des étudiants de Polytechnique.

Bref, le 25 avril 1980, avec trois associés, en face de l'UQAM, il ouvrait Ulysse au 1208, rue Saint-Denis, où il demeura pendant 10 ans. «Avec le cycle du bouche à oreille, ça prend du temps. Il fallait faire connaître le concept. Nos premiers clients ont surtout été des professeurs de l'UQAM», relate-t-il. Il a évidemment fallu importer des livres, des guides et des cartes routières de partout dans le monde.

Pour ajouter des revenus à la vente au détail, Ulysse est devenu en 1985 un diffuseur, un distributeur et même un grossiste, vendant de la documentation, en français et en anglais, à des réseaux de librairies plus imposants. Il fut également le représentant de grands éditeurs de guides comme Ouest-France et Sud-Ouest. Puis, en 1990, Ulysse a franchi une étape importante en se faisant éditeur. Ce fut un excellente décision, puisque maintenant, 60 % des revenus de l'entreprise proviennent de ses activités d'édition. Près de 40 % des livres et guides qu'il édite vont sur les marchés d'exportation.

La réorientation passe par le Costa Rica

Cette réorientation s'est faite tout naturellement. Les Québécois se rendaient de plus en plus nombreux au Costa Rica. Ulysse distribuait alors un livre américain traitant de ce pays. «Nous avons décidé d'en faire la traduction. Après, on s'est mis à produire nous-mêmes des livres, un énorme boulot nécessitant un travail de terrain important pour mieux comprendre le pays et chercher des documents de référence», explique le président. Ulysse a retenu trois façons possibles de travailler dans l'édition: 1. Trouver quelqu'un qui vit dans le pays ou la région concernée. Par exemple, pour Vancouver, Ulysse s'est adjoint les services d'une Française qui y est installée en permanence. 2. Recourir à des pigistes comme Louise Gaboury, qui a fait la révision du guide de Cape Cod-Nantucket. 3. Accepter l'offre d'un auteur qui vient proposer un livre, ce qui fut le cas, par exemple, pour une publication récente qui suscite beaucoup d'intérêt. Jean-François Vinet, détenteur d'un bac en finances et soucieux des questions sociales dont la protection du consommateur, a écrit Étudier à Montréal sans se ruiner, guide pratique pour les étudiants qui viennent à Montréal. Le guide donne des conseils pour trouver un logement à bon prix, avec une carte citant le prix moyen des chambres selon les quartiers; il suggère aussi comment gagner de l'argent tout en poursuivant ses études, les bonnes adresses pour sortir entre amis, etc.

Ulysse n'a que sept employés permanents à temps plein dans le secteur de l'édition pour faire la mise en pages, le graphisme et voir à l'impression. Au total, l'entreprise compte 26 employés, y compris le personnel affecté aux deux libraires qu'elle possède à Montréal, l'une sur la rue Saint-Denis, l'autre sur Président-Kennedy. Il y a eu pendant 10 ans une librairie franchisée à Québec, mais elle a fermé, faute de marché. La librairie qui lui a succédé, Globe Trotter 2000, s'approvisionne toutefois chez Ulysse, qui compte en tout 2000 clients, dont les magasins de Chapters, Renaud-Bray et Archambault. À sa librairie de la rue Saint-Denis, on retrouve 7500 titres en stock, dont les 150 titres qu'Ulysse a édités. «Nous sommes le plus gros éditeur en français sur les États-Unis, le Canada et le Québec», souligne M. Desjardins.

Le marché des livres et des guides de voyage serait cependant «en période de stagnation, à moins de s'attaquer à des thématiques nouvelles». Le guide Étudier à Montréal sans se ruiner en est un exemple, tout comme À table avec les grands explorateurs, qui est un livre de recettes présentées par des cinéastes, recettes de pays où ceux-ci ont tourné.

La fringale des consommateurs québécois pour les livres et guides sur le tourisme et le plein air connaît trois pics par an. En mars et avril, les gens achètent des bouquins pour préparer un voyage en Europe à l'été. En mai, juin et juillet, la vente de documents portant sur le Québec et diverses autres régions en Amérique du Nord monte en flèche. Enfin, à l'automne, l'intérêt se tourne vers Cuba, Costa Rica et le sud, en prévision des évasions hivernales.

Le numérique ouvre la porte au marché mondial

Quoi qu'il en soit, pour assurer l'avenir, insiste le président, il faut désormais faire preuve d'imagination, même depuis l'arrivée de l'informatique dans les guides de voyage, de tourisme et plein air. Ulysse a lancé sa librairie en ligne en 2007. On y retrouve aujourd'hui 13 000 guides, cartes et livres illustrés. Il y a un an, il a mis en ligne son premier livre en format numérique qu'on peut acheter en entier (prix de 25 % inférieur à la version imprimée) ou par chapitres, pour répondre à une demande des clients depuis longtemps: si on veut s'informer sur le Vermont, pas nécessaire d'avoir tout le guide des États-Unis. En fait, 160 chapitres numériques déjà disponibles sur la toile se vendent davantage que les livres entiers. Avant Internet, Ulysse trouvait essentiellement sa clientèle dans le marché francophone du Canada, de la France et de la Belgique. Depuis l'arrivée de la technologie numérique, Ulysse a vu sa présence croître dans 22 pays, comme Singapour, le Laos et le Liban. Le livre numérique élimine complètement la barrière de la distance et les délais de transport.

Nouveaux marchés

En ce moment, le numérique ne représente que 1,5 % des ventes d'Ulysse, mais son président s'attend que la moitié des revenus proviennent éventuellement des ventes numériques. Il réfléchit actuellement à «d'autres étapes qui s'en viennent». L'iPhone et l'iPad annoncent de nouveaux marchés, comme celui des guides géolocalisés. Par exemple, un touriste qui se trouvera à un point précis dans le Plateau Mont-Royal et qui voudra trouver un restaurant dans le voisinage immédiat pourra, avec l'aide du GPS, repérer les restaurants et consulter leur menu. En collaboration avec la Chaire électronique de HEC Montréal, Ulysse va faire un travail d'analyse portant sur ces nouveaux appareils et sur la façon de valoriser le contenu qu'il sera possible d'offrir, tout en étant pertinent et en répondant aux besoins des utilisateurs.

Mais Ulysse ne risque-t-il pas d'être vicitime de copiage, comme cela se voit dans le domaine musical? Bien sûr. M. Desjardins est l'animateur d'un comité numérique au sein de l'Association des éditeurs de livres pour le Canada français. Ce comité, en partenariat avec la firme Demarque de Québec, a créé un agrégateur de contenu numérique et un système de tatouage de chaque page numérisée, ce qui est de nature à décourager la piraterie.

En somme, en voyant le chemin parcouru depuis 1980, M. Desjardins envisage l'avenir avec confiance: «En 1980, tout venait d'ailleurs, aucun guide n'était produit ici. Vingt-cinq ans plus tard, 50 % de nos revenus provenaient de ce qu'on éditait. En 2010? Sur fnac.com, la majorité des guides de voyage numérique sont les nôtres.» La Fnac est une importante entreprise, chef de file dans la distribution des biens culturels en France et présente dans plusieurs pays. Son chiffre d'affaires a été 4,6 milliards d'euros en 2008. Le numérique? Une voie à emprunter «pour prendre une place dans le marché international tout en soupesant les menaces et les opportunités». De toute évidence, Ulysse poursuit son odyssée. M. Desjardins, actionnaire majoritaire, est le seul qui reste des quatre partenaires fondateurs, depuis remplacés par quelques autres actionnaires minoritaires.
1 commentaire
  • Claude Kamps - Inscrit 9 août 2010 11 h 36

    Bravo à ce voyage au travers des voyageurs francophones

    Depuis longtemps je suis client chez Ulysse, et le virtuel est certainement la voix de l'avenir.
    Rien que pour les corrections immédiates cela en vaut la peine pour l'éditeur et le lecteur !!!
    La distribution par chapitre est aussi une bonne chose, je visite Reims et pas la France !!!