Benoît Robert, président de Communauto - Les deux mains sur le volant

Benoît Robert, président de Communauto, continue de développer de nouveaux projets.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Benoît Robert, président de Communauto, continue de développer de nouveaux projets.

Bien installé au volant d'une machine complexe qu'il a lui-même montée patiemment depuis 15 ans, Benoît Robert, président de Communauto, arrive à l'étape de passer à la troisième vitesse pour atteindre, au cours des prochaines années, l'objectif qu'il a en tête depuis le début, soit rejoindre une clientèle de masse. «Nous visons 400 000 usagers au Québec», dit-il, sans préciser toutefois combien de temps il faudra pour y arriver, «parce que ça dépend de plusieurs facteurs». Communauto en est maintenant à 21 000 usagers, 1100 autos, et avait un chiffre d'affaires de 13,3 millions de dollars en 2009. C'est quand même pas mal pour celui qui en 1994 n'était qu'un jeune étudiant se lançant dans une recherche d'informations aux fins d'une thèse de maîtrise en aménagement du territoire et développement régional à l'Université Laval.

Le sujet de sa thèse portait sur l'impact environnemental de l'autopartage en Amérique du Nord. Le modèle existait déjà en Europe, mais pas en Amérique. «Je ne pensais pas du tout à fonder une entreprise», confie-t-il. À la suite d'un voyage en Europe pour voir concrètement comment ce modèle fonctionnait, il a voulu, en revenant à Québec, mettre en place un service d'autopartage pour pouvoir l'analyser.

Celui qui avait d'abord obtenu un bac à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) en biologie pour nourrir sa passion de l'écologie, puis fait un an à McGill en agronomie, s'était dit en 1990 que l'autopartage pouvait être une solution pour réduire l'impact négatif d'un trop grand nombre d'autos dans les rues des villes.

Pour étoffer ses travaux de thèse, il lui a donc fallu se lancer lui-même dans le service de l'autopartage et fonder une petite entreprise, en l'occurrence une coopérative, à la suggestion d'un fonctionnaire du ministère des Transports où il faisait un stage. Une étude de marché sur le concept de l'autopartage auprès d'une clientèle bien ciblée dans le faubourg Saint-Jean-Baptiste à Québec a permis ensuite de trouver les premiers clients désireux de verser un dépôt de 50 $ sur un coût d'adhésion de 500 $ à cette coop, baptisée Auto-Com, qui a pu dès lors obtenir un financement de la Caisse d'économie solidaire Desjardins et un prêt garanti d'un fonds d'aide aux jeunes entrepreneurs.

Deux Pontiac neuves et une voiture d'occasion ont été achetées. M. Robert précise qu'il travaillait bénévolement et qu'il a même mis de l'argent dans l'affaire en puisant dans ses prêts et bourses. «C'est moi qui travaillais là-dedans tout le temps. Certains ont trouvé que je prenais trop de place dans la coop et cela a créé des tensions.» En 1997, par une forte majorité, les membres décidaient de mettre fin à la coop, qui s'est transformée en société privée, dont M. Robert est encore aujourd'hui l'unique actionnaire.

Quoi qu'il en soit, à la fin de 1995, l'entreprise comptait 197 membres, 23 autos et ouvrait Communauto à Montréal. L'année suivante, elle avait 447 usagers et 34 voitures. «On a doublé le nombre des usagers tous les trois ans», souligne le président, mais en 2009, la crise économique a limité la croissance à 18 %. «Nos cycles suivent parfaitement les cycles des ventes d'auto. Nos clients arrivent quand leur auto les lâche», constate-t-il.

Il reconnaît qu'il y a dans cette progression un paradoxe, puisque Communauto est très liée au monde de l'automobile. «C'est frayer avec le diable, mais il y a une légitimité dernière ça», s'empresse-t-il d'ajouter. Il se rassure d'ailleurs à la pensée qu'il a su rallier des appuis venant aussi bien de CAA que de Greenpeace et de feue Claire Morissette, une militante des pistes cyclables à Montréal qui fut une précieuse collaboratrice «pour faire tomber les barrières».

En route vers l'autopartage de masse


«Personnellement, explique Benoît Robert, la vision qui m'a toujours animé dans les démarches, durant toutes ces années, a été celle de faire de cette formule un service de consommation de masse et non pas un service limité à quelques niches marginales. C'est la seule façon d'amener l'autopartage à jouer un rôle significatif en matière de retombées bénéfiques pour l'environnement et d'influencer le développement urbain.»

La stratégie adoptée pour aller vers la consommation de masse a pris avec le temps une allure de plus en plus concrète. Communauto a établi des partenariats pour promouvoir le «DUO auto+bus» avec toutes les sociétés de transport public de son territoire, sauf une, celle de Longueuil, avec laquelle des pourparlers vont d'ailleurs bon train. Celles de Montréal, de la région métropolitaine, de Laval, de Québec, de Lévis, de Sherbrooke et de l'Outaouais sont des partenaires de Communauto, mais il y a aussi Taxicoop Québec, Via Rail et plusieurs entreprises de location d'auto. Dans tous ces cas, ce sont des ententes à «géométrie variable».

Le pragmatisme fait partie de la culture de cette entreprise, née du rêve d'un écologiste. Par exemple, les entreprises de location d'autos reçoivent, selon des tarifs négociés, le trop-plein de clients qui s'adressent à Communauto dans les périodes de pointe. Taxicoop Québec a conclu pour sa part un jumelage entre l'utilisation du taxi et la location d'une auto en offrant des coupons de taxi à même le compte des usagers de Communauto, dont les véhicules sont disponibles en libre-service pour une demi-heure, une heure, plusieurs heures, une journée ou plus longtemps. Il y a diverses modalités de tarifs, notamment un droit d'adhésion de 500 $, remboursable après un an, ou une cotisation annuelle de 37 à 360 $ selon le forfait choisi. Il y a aussi un tarif au kilomètre qui n'existe pas pour celui qui a payé le droit d'adhésion et qui peut varier de 11 à 37 ¢, selon les forfaits. «Le mode de tarification détermine la nature de l'autopartage. Dans notre cas, il faut de grands volumes pour rentabiliser l'entreprise», explique le président.

Récemment, l'entreprise s'engageait à ajouter à son parc automobile 50 voitures Leaf tout électriques de Nissan à partir de l'an prochain. Le protocole d'entente implique le gouvernement québécois, Hydro-Québec, les villes de Montréal et de Québec, ainsi que l'Agence de l'efficacité énergétique. L'autopartage constitue une excellente plateforme d'expérimentation pour les véhicules offrant une autonomie réduite d'énergie.

Jusqu'à maintenant, les autos acquises ont été des Toyota, d'abord des Tercel, puis des Echo et des Yaris. «Ça nous prenait des autos durables, mais maintenant on veut diversifier un peu», mentionne M. Robert. Communauto garde ses voitures pendant six ans et les vend lorsqu'elles ont 200 000 km. Des sous-traitants s'occupent de l'entretien de la mécanique et de l'informatique, qui est importante chez Communauto puisque toutes les voitures sont équipées d'un ordinateur de bord, ce qui permet au client d'utiliser une carte magnétique et non une clef pour avoir accès à une auto. Ce système est aussi un outil de contrôle sur le client et la flotte. En outre, la moitié des véhicules sont équipés d'un GPS.

Comme la proximité est un élément important dans cette organisation, il existe 315 stations où trouver une auto. Certaines stations peuvent n'en offrir que trois ou quatre.

Le ratio de Communauto est de 20 usagers par voiture. Environ 65 % des déplacements se font sur des trajets de moins de 50 km et près de 80 % des déplacements ne dépassent pas 10 heures entre l'aller et le retour. En moyenne, il y a par mois 50 000 transactions enregistrées chez Communauto.

Un sondage effectué en 2004 montrait que 33 % des utilisateurs avaient recours à ce service à des fins de loisirs et pour leurs vacances, suivi de 25 % qui avaient recours à ce moyen de transport pour aller faire des emplettes. Les femmes constituaient près de 58 % de la clientèle. L'âge moyen des usagers se situait entre 31 et 40 ans pour 30,5 % d'entre eux; 25,6 % avaient de 41 à 50 ans. Enfin, 73 % des membres étaient des universitaires et pour plus de 36 % les revenus se situaient entre 25 000 $ et 45 000 $, alors que 29 % déclaraient des revenus entre 45 000 et 70 000 $.

Cette année, M. Robert s'engage dans une autre étape plutôt révolutionnaire en «élargissant l'éventail des moyens disponibles pour tendre vers une rationalisation de l'usage de l'automobile». Il s'agit du volet PEP (prêts entre personnes). Cette formule offrira à des propriétaires d'autos la possibilité de louer leur véhicule à d'autres personnes. Ce service permettra à Communauto de diminuer ses investissements dans l'achat de véhicules (il aura acheté 240 autos cette année). La phase-pilote pour ce projet est prévue pour le quatrième trimestre de cette année. Le propriétaire qui louera son auto aurait droit à un revenu de 20 $ par jour et de 10 ¢ du kilomètre. Une location de deux jours par mois rapporterait 3000 $ par année.

À l'heure actuelle, Communauto détient pratiquement 100 % du marché de l'autopartage au Québec et 50 % du marché canadien. En ce domaine, cette entreprise est un pionnier et un modèle en Amérique du Nord. Encore jeune à 46 ans,

M. Robert songe tout de même à assurer la pérennité de l'entreprise en cherchant une formule qui permettrait d'ouvrir le capital-actions à des investisseurs qui veulent préserver la mission écologique, mais aussi attirer d'autres investisseurs qui voudraient un rendement sur leurs actions. Il a formé un comité consultatif, dont font partie des personnes ayant des compétences complémentaires, parmi lesquelles Claude Béland, l'ex-président du Mouvement Desjardins. Quand aura lieu cette ouverture du capital? «J'essaie d'inventer la formule. L'ouverture du capital aura lieu quand j'aurai trouvé la formule», répond-il.

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Collaborateur au Devoir
3 commentaires
  • birgu - Inscrit 12 juillet 2010 09 h 07

    Commuauto

    Très bon article sur l'auto partage

  • Sylvain Auclair - Abonné 12 juillet 2010 10 h 14

    Et on appelle ça une entreprise communautaire...

    En fait, ce n'est pas de l'autopartage, mais de la location, vu qu'on ne "partage" que les véhicules appartenant à M. Robert.

  • PhilippeBonneau - Inscrit 12 juillet 2010 19 h 59

    Invitation à lire un autre son de cloche

    Je vous invite à lire un article que j’ai écrit l’année passée lorsque j’ai pris la décision de quitter Communauto. Depuis ce temps, de nombreuses personnes s’y sont exprimées sur leurs expériences avec cet organisme.

    L’article du blogue est ici http://www.philippebonneau.net/2009/04/adieu-commu