En 1971, une travailleuse gagnait 52 % du revenu d'un homme - En 1944, Québec a adopté la Loi des relations ouvrières

D’autres obstacles attendent encore les femmes sur le marché du travail, notamment la difficile «conciliation travail-famille».
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir D’autres obstacles attendent encore les femmes sur le marché du travail, notamment la difficile «conciliation travail-famille».

En un siècle, le marché du travail dans lequel évoluent les Québécois s'est radicalement transformé. Et pour le mieux, puisque ces changements ont permis d'effectuer des bonds immenses en matière de protection des droits des travailleurs, mais aussi d'inclusion des travailleuses. Des progrès qui ont forgé une bonne partie de ce qu'est le modèle québécois. Certains de ces acquis seraient cependant menacés.

Un simple rappel pour donner la mesure de tout le chemin parcouru depuis cent ans: en 1910, année qui voit naître Le Devoir, les enfants qui savent lire peuvent travailler de 50 à 60 heures par semaine dès l'âge de 14 ans. Et il s'agit essentiellement d'emplois occupés dans des usines où les conditions de travail sont le plus souvent minimales et les salaires, dérisoires.

Ce genre de situation — qui s'apparente aujourd'hui à celle vécue dans certains pays du tiers-monde — n'est pas exceptionnelle à l'époque. En fait, la vaste majorité de la «classe ouvrière» occupe des emplois non qualifiés et mal rémunérés. Résultat: les deux tiers vivent sous le seuil de la pauvreté.

Faible syndicalisation

Difficile aussi d'établir un rapport de force avec les dirigeants d'entreprise, puisqu'à peine 5 % de la main-d'oeuvre est alors syndiquée. Le syndicalisme gagne cependant en importance durant la période de grande industrialisation que connaît Montréal, au point d'englober près de 20 % des travailleurs au début des années 1920. Le mouvement revendique de plus en plus une amélioration des politiques sociales, et ce, directement auprès d'un gouvernement qui privilégie le laisser-faire. Les salaires progressent néanmoins. Reste que, dans le cas des familles ouvrières urbaines, le paiement du loyer et l'alimentation accaparent toujours près de 80 % de leurs faibles revenus.

Si les conditions de travail sont difficiles pour la majorité des hommes, elles sont pires pour les femmes, qui gagnent à peine un «salaire d'appoint». Une situation qui va perdurer pendant de nombreuses décennies et qui n'est pas complètement réglée aujourd'hui. Qui plus est, à peine 5 % des femmes mariées travaillent.

«J'ai interviewé des femmes qui ont commencé leur vie de travailleuse dans les années 20. Elles me disaient qu'elles n'avaient pas le droit de travailler une fois mariées, explique Denyse Baillargeon, spécialiste de l'histoire des femmes au Québec. Elles voyaient ça comme une loi. En fait, c'était très fortement ancré dans la mentalité populaire. D'ailleurs, les hommes ne le toléraient pas, parce qu'ils associaient beaucoup leur identité au fait qu'ils étaient des pourvoyeurs.»

La crise et la guerre

La crise économique des années 1930 frappe fort, d'autant que l'État n'a pas les outils nécessaires pour venir en aide aux travailleurs. Tout cela alors que les salaires plongent de

40 % et que le taux de chômage atteint jusqu'à 25 % de la population active. Au-delà des mesures ponctuelles — comme les grands travaux publics lancés pour donner de l'emploi aux chômeurs — Québec adopte tout de même la Loi relative aux accidents de travail, qui prévoit notamment des indemnisations. Et, en 1937, le gouvernement Duplessis sanctionne la Loi des «salaires raisonnables», ancêtre de la loi du salaire minimum. Mais aucun programme n'a l'ambition du New Deal américain.

L'entrée en guerre du Canada change la donne. L'effort de guerre générant beaucoup d'emplois, les femmes mariées doivent aller remplacer les hommes partis pour l'Europe. «C'est un scandale au Québec, rappelle Mme Baillargeon. On voit vraiment de façon catastrophiste le fait qu'une femme "déserte" son foyer. Mais elles s'intègrent au marché du travail parce que la classe ouvrière sort très appauvrie de la crise.»

Assurance-chômage

Par ailleurs, le gouvernement fédéral adopte la loi de l'assurance chômage en 1940. Même si à peine 42 % de la main-d'oeuvre est admissible, il s'agit tout de même d'un pas important par rapport aux décennies précédentes. Québec vote pour sa part la Loi des relations ouvrières (ancêtre du Code du travail) en 1944. Celle-ci oblige l'employeur à négocier de bonne foi avec un syndicat formé de 60 % ou plus des travailleurs d'une unité de production.

La législation prévoit aussi qu'un syndicat reconnu sera autorisé à représenter tous les employés. Professeur au Département d'histoire de l'Université de Montréal, Jacques Rouillard souligne que cet événement «majeur» donnera une «impulsion formidable» au syndicalisme, qui vit ensuite une croissance soutenue. Le mouvement gagne aussi en combativité lorsque le parti de Duplessis, résolument antisyndical, prend le pouvoir. De nombreuses grèves devenues historiques, comme celle d'Asbestos et de Murdochville, ponctuent les années de règne de l'Union nationale.

La fin de la guerre est caractérisée par une forte croissance économique. À tel point que les salaires vont doubler en à peine 15 ans. Les conditions de travail progressent elles aussi, avec la généralisation des vacances payées et de la semaine de 40 heures, mais aussi l'apparition des caisses de retraite. À ce chapitre, les syndiqués sont nettement avantagés.

Quant aux femmes, elles sont «invitées» à retourner à la maison une fois la guerre terminée. «Le gouvernement fédéral va tout faire pour les renvoyer à leurs cuisines», affirme Mme Baillargeon, notamment grâce aux allocations familiales. «Ce programme, qui entre en vigueur en 1945, a été pensé dans le but de remercier les femmes pour leur effort de guerre, mais aussi pour les convaincre de retourner à la maison. À l'époque, le chèque était assez substantiel.»

La tendance au travail féminin reprend cependant peu à peu de la vigueur et s'accélère au cours des années 1950, alors que la société de consommation s'installe pour de bon. «Mais il est encore difficile pour les femmes de trouver leur place et elles doivent effectuer les tâches ménagères en plus de leur emploi», rappelle-t-elle.

Révolution tranquille

Les mesures progressistes liées au travail sont de retour à l'ordre du jour gouvernemental après la mort du cheuf, au tournant des années 1960. Le gouvernement de Jean Lesage crée par exemple le Régime des rentes, en plus d'ajuster le salaire minimum. Québec réforme en outre le Code du travail et reconnaît le droit de grève dans le secteur public en 1964. On constate alors une croissance majeure du mouvement syndical — jusqu'à 40 % au milieu des années 1990 — d'où un contexte encore plus propice à l'amélioration des conditions de travail, précise Jacques Rouillard.

Il évoque ainsi le premier gouvernement péquiste, qui bonifie quelques années plus tard le Code du travail, interdit le recours aux briseurs de grève et adopte la Loi sur les normes du travail. Celle-ci touche les travailleurs non syndiqués et encadre le salaire minimum, les conditions de travail, les vacances payées et les congés de maternité. On sanctionne aussi la Loi sur la santé et la sécurité au travail, en 1979, qui autorise les travailleurs à refuser une tâche jugée dangereuse et oblige les employeurs à financer le programme qui attribue les indemnités en cas d'accidents de travail. C'est aussi au cours de cette décennie que le français s'impose dans la loi comme langue de travail.

Par ailleurs, l'arrivée plus importante des femmes sur le marché du travail au cours des décennies 60 et 70 rend les inéquités salariales encore plus évidentes. En 1971, une travailleuse gagne en fait 52 % du revenu d'un homme, souligne Nathalie Goulet, du Conseil d'intervention pour l'accès des femmes au travail. Malgré la lutte du mouvement féministe, il faut attendre 1997 pour assister à l'entrée en vigueur de la législation, et le dossier n'est toujours pas complètement réglé.

D'autres obstacles attendent encore les femmes sur le marché du travail, souligne Denyse Baillargeon, qui insiste sur la difficile «conciliation travail-famille». Une question toujours d'actualité, selon elle, malgré le programme des garderies à sept dollars et les congés parentaux. Mme Goulet explique quant à elle que les travail-leuses sont toujours cantonnées dans certains emplois:

«50 % des travailleuses se retrouvent dans un bassin restreint de 20 emplois parmi les quelque 520 qui sont répertoriés au Québec.»

Du point de vue des travailleurs, les crises successives dans les années 1980 et 1990 ont en outre bouleversé le rapport des forces, selon Jacques Rouillard. «Il n'y a pas d'amélioration de la législation du travail. Au contraire, il y a des reculs. Les salaires n'augmentent plus depuis 30 ans. Dans le secteur public, on parle d'une réduction de 15 % par rapport à 1982. J'ai étudié l'évolution des salaires depuis 1900, et ça ne s'est jamais vu. Il n'y a pas eu de périodes où le pouvoir d'achat avait diminué pendant plus de cinq ans.»

Qui plus est, le taux de syndicalisation tend à diminuer depuis quelques années et «le mouvement syndical est sur la défensive». Bref, il ne voit pas les années à venir d'un bon oeil.