«L'ouverture sur le monde est une tradition québécoise» - Le commerce occupe une place centrale dans l'économie

Le port de Sept-Îles aujourd’hui. L’histoire a montré que le développement économique des régions riches en ressources naturelles n’a jamais été un long fleuve tranquille.
Photo: IOC Le port de Sept-Îles aujourd’hui. L’histoire a montré que le développement économique des régions riches en ressources naturelles n’a jamais été un long fleuve tranquille.

De la traite des peaux de castor aux mégastructures réalisées par SNC-Lavalin aux quatre coins du monde, le commerce a été au coeur du développement économique du Québec depuis ses tout débuts. Il continuera sans doute de l'être, y compris à l'extérieur des grandes villes.

Il y a 100 ans, Wilfrid Laurier faisait campagne pour le rétablissement d'une forme de libre-échange entre le Canada et les États-Unis. Mais les Québécois étaient les seuls à appuyer majoritairement cette idée et le premier ministre fédéral s'est fait battre aux élections tenues l'année suivante.

«L'ouverture sur le monde est une tradition québécoise», dit Bernard Landry, ancien premier ministre du Parti québécois et ardent défenseur du libre-échange. «Cela remonte au temps où chaque famille comptait au moins un missionnaire qui oeuvrait en Chine, au Brésil ou en Afrique.» Cette ouverture sur le monde se vérifiera de nouveau, selon lui, lorsque les conservateurs de Brian Mulroney ont profité des élections fédérales de 1988 pour soumettre l'accord de libre-échange qu'ils venaient de conclure avec les Américains. «Cet accord ne serait jamais passé sans le Québec.»

Il y a une bonne raison à cela, rappelle Christian Deblock, directeur du Centre d'étude sur l'intégration et la mondialisation (CEIM) de l'UQAM. «Le commerce a toujours occupé une place centrale dans l'économie du Québec. Aujourd'hui, c'est environ le tiers de son PIB et plus d'un million d'emplois. Le Québec n'a pas d'autre choix que de s'intéresser à cette question et de chercher les moyens de s'adapter à la réalité changeante de l'économie mondiale.»

D'une dépendance à l'autre

Il y a 100 ans, le Canada était en train de vivre une importante transition de son histoire commerciale, celle du passage de la dépendance britannique à la dépendance américaine. Déjà exportateur, entre autres de bois d'oeuvre, depuis longtemps, le Québec attire de plus en plus l'attention des investisseurs américains grâce à la richesse de son sous-sol et à ses nombreux cours d'eau qui permettent de produire des pâtes et papiers, ou encore à ce nouveau métal qu'est l'aluminium.

Les matières premières sont exportées telles quelles par trains et par bateaux. Elles transitent généralement par Montréal ou Québec, mais sont parfois directement envoyées à destination.

«À cette époque, les États-Unis étaient vus comme un contrepoids à la Grande-Bretagne, explique Christian Deblock. Plus tard, on se mettra à chercher un contrepoids aux États-Unis.» Le Canada se consacrera alors à la construction d'un régime de règles multilatérales (GATT) visant à abaisser l'ensemble des barrières commerciales, qui aboutira à la création de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Le Québec n'aura jamais vraiment son mot à dire dans ces négociations commerciales, du moins jusqu'à la signature du traité de libre-échange avec les États-Unis. Cela ne l'a pas empêché d'affirmer de plus en plus sa présence sur les marchés extérieurs, à la faveur, notamment, des grands chantiers de la Révolution tranquille et de la volonté de l'État québécois d'y associer des entreprises d'ici.

Les champions québécois

Premier au Québec à s'être vu confier le portefeuille de ministre du Commerce extérieur au début des années 80, Bernard Landry bombe le torse en pensant aux progrès réalisés depuis 50 ans. «C'est le contrat du métro de Montréal qui a permis à Bombardier de commencer à devenir l'entreprise qu'elle est devenue. Ce sont les grands projets de barrages qui ont permis à SNC-Lavalin, à Dessau, de décoller. Le Québec compte aujourd'hui environ une demi-douzaine de multinationales dominantes dans leur secteur. Est-ce que l'Ontario peut en dire autant?»

Le Québec, comme le Canada, fera toutefois face à d'importants défis dans les prochaines années, prévient Christian Deblock. L'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) conclu en 1994 par le Canada, les États-Unis et le Mexique semble aujourd'hui avoir donné tout ce qu'il pouvait en matière d'accès aux trois marchés et de tremplin sur le monde. Conçu comme une réponse à la concurrence européenne et japonaise, il se révèle impuissant devant l'ascension étourdissante de la Chine et de l'Inde.

Le Québec a convaincu récemment le reste du Canada d'entreprendre des négociations commerciales avec l'Europe, se félicite tout de même l'économiste. Il s'en est aussi un peu mieux tiré que les autres en matière d'emplois, grâce à ses entreprises d'ingénierie, de services-conseil en informatique, de multimédia, d'optique et de recherche pharmaceutique, qui lui assurent un meilleur équilibre entre les volets de ressources naturelles, de fabrication et de services de son secteur commercial. Mais il devra s'améliorer encore s'il veut continuer à profiter de son ouverture sur le monde, particulièrement en matière de productivité.

L'avenir des régions

Les premières intéressées par toutes ces questions sur l'avenir du commerce ne sont peut-être pas les grandes villes, mais toutes ces régions du Québec dont la principale richesse reste encore leurs ressources naturelles, dont la demande et le prix suivent les humeurs des marchés mondiaux.

Il y a 100 ans, le phénomène déterminant était la croissance fulgurante du géant américain. C'était pour elle qu'on coupait des arbres en Gaspésie, qu'on creusait des mines en Abitibi et qu'on construisait des alumineries au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Lorsque la Grande Dépression survient et que tous les pays ferment leurs portes au commerce, le Québec se reprend brièvement à rêver d'agriculture autarcique et de colonisation. Mais, aussitôt les beaux jours revenus, les régions reprennent leur marche vers l'agriculture de masse et l'exploitation intensive des ressources naturelles.

«On s'est longtemps contenté d'exporter des planches de bois, des boulettes de fer et des lingots d'aluminium, observe Marc-Urbain Proulx, professeur en économie régionale à l'Université du Québec à Chicoutimi. Cela a changé à mesure qu'on a amélioré les méthodes de production et que ces industries ont commencé à donner de moins en moins d'emplois.»

Depuis une trentaine d'années, on cherche des façons d'encourager une seconde et même une troisième transformation de la matière première. Les succès tardent toutefois à venir, entre autres à cause de l'éloignement des principaux centres de production.

Bernard Landry plaide encore une fois pour un interventionnisme sans complexe de l'État, à la fois pour forcer les grandes entreprises à faire un effort et pour soutenir les régions lorsqu'elles traversent des creux économiques. «Prenez l'industrie éolienne en Gaspésie, dit celui qui était chef du gouvernement à l'époque. On est quasiment passé pour des communistes. On a forcé Hydro-Québec à faire de l'éolien. On a forcé les fabricants d'éoliennes à avoir du contenu gaspésien. Le secteur joue maintenant un rôle déterminant dans le développement économique de la région.»

Un pays vaste

L'histoire a montré que le développement économique des régions riches en ressources n'a jamais été un long fleuve tranquille. Les aléas de la disponibilité des ressources naturelles et des prix mondiaux ponctuent leur vie de booms et de reculs. Cela ne les empêche pas de compter, bon an mal an, pour environ le tiers du produit intérieur brut québécois.

De nombreuses sources de croissance économique inexploitées s'offrent aux «économies périphériques» du Québec, pense Marc-Urbain Proulx.

«Il s'agit de regarder ce qu'on a et de savoir comprendre et s'inspirer de ce qui se passe dans le monde. Je crois qu'il faudra, entre autres, assumer notre nordicité et apprendre à vivre en harmonie avec l'hiver.»

Les pistes d'avenir, dit-il, peuvent aller de l'industrie récréotouristique à la découverte d'applications médicinales pour les plantes locales. On sera sans doute aussi associé aux projets de développement de régions encore plus éloignées. «Le Québec est un pays vaste, rappelle le professeur de Chicoutimi. La périphérie s'est déjà arrêtée aux Laurentides, puis à l'Abitibi, puis à la baie James. Le gouvernement parle aujourd'hui d'ouvrir un nouveau front, encore plus

au nord.»
1 commentaire
  • Hortense Michaud-Lalanne - Inscrite 13 avril 2010 17 h 44

    Nuance

    Les boulettes que nous avons exportées par millions de tonnes sont des boulettes d'oxyde de fer, pas des boulettes de fer!

    Entre l'oxyde de fer et la fonte (qu'on distingue rarement du fer dans le vocabulaire anglais), il y a obligatoirement la première phase de réduction, c'est-à-dire la réaction chimique qui enlève plus de 90% de l'oxygène au composé, l'oxyde de fer, extrait de la mine.

    Depuis bientôt 40 ans la réduction des boulettes d'oxyde de fer est faite au Québec, dans une usine spécialisée qui fait partie du complexe sidérurgique de Contrecoeur. On y obtient une fonte très homogène destinée aux fours électriques qui acceptent aussi la ferraille pour faire des aciers plus ou moins sophistiqués.

    Parce que l'usine de réduction de Contrecoeur était la plus grosse cliente pour le gaz naturel à l'est d'Hamilton, le pipeline de gaz naturel a été prolongé de Montréal à Contrecoeur il y a 40 ans.

    Il y a de cela presque 30 ans, mon mari, Mario Lalanne, aujourd'hui décédé, dirigeait l'usine de réduction de Contrecoeur où, avec le procédé Midrex, il est possible, grâce au gaz naturel, de contourner le coke des hauts fourneaux pour évacuer l'oxygène du minerai. Environ un million de dollars par semaine devait être consacré à l'achat de gaz naturel pour produire l'hydrogène et le monoxyde de carbone qui "nettoyent" l'oxyde de fer de son oxygène.

    Quant à l'exportation de boulettes de fonte, une anecdote me revient à l'esprit. Vers 1980, une tentative d'en livrer par bateau en Espagne a failli tourner au désastre. Arrivé au port, l'équipage a constaté que la cargaison de boulettes réduites fumait. On s'est dépêché de décharger et des pompiers sont venus arroser. Or la fonte de haute qualité obtenue par réduction directe ne demande pas mieux que de se réoxyder en dégageant une chaleur qui accélère la réaction: plus on arrose, plus ça chauffe et plus ça fume!

    Heureusement que cela ne s'est pas produit en haute mer car tout le monde aurait pu y laisser sa peau.

    Hortense Michaud-Lalanne ingénieure à la retraite