Vers le Québec Inc. - Steinberg ouvre sa première épicerie à Montréal en 1917

De la révolution industrielle de 1900-1929 à nos jours, l'entreprise québécoise s'est façonnée sous l'action d'entrepreneurs et de grandes familles, appuyés par des établissements financiers locaux, mais dans l'ombre de la puissance industrielle nourrie par les capitaux anglo-saxons. Il faudra attendre la Révolution tranquille et l'émergence d'un interventionnisme d'État pour voir les Québécois prendre véritablement le contrôle de leur économie.

Au Québec, la révolution industrielle au début du dernier siècle a été le théâtre d'un renversement de tendance à compter de la décennie 1910. À partir de ce moment, la population est devenue majoritairement urbaine et la production manufacturière, stimulée par la guerre de 1914-1918, a dépassé celle du secteur primaire sous l'impulsion de capitaux américains toujours plus nombreux.

Cohabitation industrielle

L'industrie lourde, très capitalistique et anglo-saxonne, cohabitait avec l'industrie légère, composée d'entreprises appartenant essentiellement à de grandes familles canadiennes-françaises, et le secteur naissant de l'exploitation des richesses naturelles. Steinberg ouvre sa première épicerie à Montréal en 1917 et la Maison Cousin ouvre sa boulangerie en 1921, deux ans avant la création de la boulangerie Vachon, à Sainte-Marie de Beauce, et l'ouverture du magasin Sauvé et Frères à Montréal.

«Alphonse Desjardins a eu une influence considérable. Il a apporté aux Québécois à la fois la confiance et l'accès au domaine financier», souli-gne Yvon Gasse, professeur titulaire de la Chaire en entrepreneuriat et innovation de l'Université Laval. Les gran-des familles Beaubien (brasserie, courtage), Raymond (hôtellerie, Trust général), Rolland (papier), Forget (Canada Steamship Lines) et Simard (Marine Industrie) ont rayonné en maîtres.

Cette cohabitation entre les industries légère et lourde trouve également une belle illustration avec le lancement, en 1924, de la Distillers Corporation, fondée par Sam Bronfman, et le début de la construction, l'année suivante, d'une usine d'aluminium à Arvida.

Cette phase d'industrialisation se terminera par la création d'Asbestos Corporation (1925), qui regroupe 11 entreprises engagées dans la production d'amiante, et de Canada Power & Paper (1931), cette dernière étant issue du regroupement de cinq grands producteurs de pâtes et papiers.

Les regroupements sont à la mode et la concentration n'é-pargne pas le monde bancaire. La Banque canadienne nationale naît officiellement en 1925 de la fusion annoncée un an plus tôt de la Banque Nationale, dont le siège social est à Québec, et de la Banque d'Hochelaga. Également en 1924, la Banque Molson, essentiellement installée en Ontario, passe dans le giron de la Banque de Montréal.

L'effet américain

L'industrialisation est essentiellement le fait des Américains, qui ajoutent à leur titre de principal fournisseur celui de premier client du Canada et de premier pourvoyeur en capitaux étrangers. Selon les différentes statistiques disponibles, en 1930 les Américains comptent pour plus de 60 % des capitaux étrangers au Canada, la part des Britanniques chutant alors à 35 %.

«À la différence des britanniques, les capitaux américains prennent surtout la forme d'investissements directs permettant de contourner les barrières tarifaires en créant au Canada des filiales produisant sur place», peut-on lire dans Économie du Québec, aperçu historique. Ils vont contrôler 82 % de la production automobile, 68 % des appareils électriques, la quasi-totalité de l'industrie pétrolière et le tiers des pâtes et papiers, avant que n'éclate la crise de 1929.

Une crise qui affectera tous les secteurs industrialisés mais qui épargnera l'agriculture, demeurée artisanale. Sous l'effet de la Grande Dépression, le nombre des fermes augmentera probablement aussi rapidement que l'explosion du nombre des paroisses.

La croissance revient avec la guerre de 1939-1945. Les secteurs des produits chimiques, du fer et acier, des appareils électriques et de l'avionnerie prennent leur essor. Marine Industrie est créée en 1937 dans le contexte de la Deuxième Guerre mondiale, sous l'impulsion de Joseph Simard, qui se verra confier le mandat de construire des navires d'escorte et de débarquement. Puis, 1939 marque le début du service de passagers de Trans-Canada Airlines, précurseur d'Air Canada (1965). C'est en 1942 que l'inventeur Joseph-Armand Bombardier fonde l'auto-neige Bombardier, qui deviendra une motoneige en 1959.

«Dans l'après-guerre, les Canadiens français étaient surtout actifs dans la forêt et la transformation du bois, mais également dans l'industrie légère et dans le secteur financier, notamment en assurance avec une quinzaine de compagnies à Québec, et dans les banques — Banque canadienne nationale et Banque provinciale, fusionnées pour devenir la Banque nationale, et Banque d'épargne (Banque Laurentienne)», énumère M. Gasse.

L'arrivée de l'État

La période de l'après-guerre, jusqu'en 1970, est marquée par une croissance rapide, sous le coup d'une forte demande pour les matières premières. L'activité économique demeure fortement sous contrôle américain, alors que les économies canadienne et québécoise se tertiarisent, sous l'action de l'urbanisation et du gonflement de la fonction publique. L'État accroît son action dans l'économie.

«Nous sommes à l'époque de la Révolution tranquille et de l'État entrepreneur, avec les Caisse de dépôt, SGF, Sidbec, Rexfor et autres accompagnant les Bombardier, Power Corp., Vachon, Québec Téléphone, etc.», indique Yvon Gasse.

Le gouvernement du Québec mobilisera les ressources pour créer Quebec South Shore Corp, qui construit une aciérie à Varennes (1960). Puis, le gouvernement met sur pied la Société générale de financement en 1962, année de la nationalisation des 11 entreprises d'électricité par la Commission hydroélectrique du Québec. La grande entreprise québécoise prend forme, notamment en sidérurgie (Sidbec-Dosco, 1968), avant l'époque des grands projets hydro-électriques, qui alimentera les PME et les firmes d'ingénierie.

Dans la foulée, les petites fermes se transforment également en PME, qui vont ensuite se regrouper. Le Québec entre dans l'ère de l'agro-économie, qui donnera le jour à la Coopérative fédérée et à Agropur. En aval, trois firmes spécialisées dans le domaine de l'alimentation vont fusionner pour donner naissance à Provigo (1970).

Québec Inc.

S'ensuit une période de forte inflation, qui précédera la récession de 1980-1982. Le Québec connaîtra alors sa pire contraction économique depuis les années 1930. Sous l'action d'un gouvernement jouant à fond de train la carte de l'État-providence, la Caisse de dépôt et placement du Québec, créée en 1966, deviendra l'un des grands catalyseurs du développement de la propriété québécoise des entreprises.

Québec Inc. prend forme et vient dynamiser la transformation d'une multitude de PME en entreprises de taille plus grande. La mise sur pied du Régime d'épargne-actions et l'arrivée du Fonds de solidarité des travailleurs FTQ, créé dans la foulée de la crise de 1980-1982, viennent élargir l'appui au tissu industriel québécois.

SNC, Cascades, CGI, Jean Coutu, Domtar, Metro, Télésystème, Quebecor... «Les années 1980 ont été une décennie de prise en mains, par les Québécois, de leur économie.»

Yvon Gasse souligne qu'en 1950 les Québécois contrôlaient 18 % de la valeur ajoutée industrielle du Québec. Ce poids a atteint 75 % en 1990.

Il y a eu un recul depuis, avec la disparition de Steinberg et la vente des Provigo, Domtar, Molson, Alcan... Toutefois, «aujourd'hui, avec ces capitaux diffus, on ne sait plus où se situe la vraie propriété. On a de la misère à poser une telle étiquette. Tout cela fait partie de la mondialisation, qui joue dans les deux sens», résume le professeur.
3 commentaires
  • Hortense Michaud-Lalanne - Inscrite 13 avril 2010 16 h 58

    Aciérie virtuelle?

    Diplômée en '68, j'ai eu mon premier poste d'ingénieure dans une aciérie de Sorel.
    Celle de Varennes, dont parle le professeur Gasse m'est tout à fait inconnue.
    Pourtant, ça se dissimulte mal, une aciérie!
    Peut-on en savoir plus long ?

    Hortense Michaud-Lalanne ingénieure à la retraite

  • Hortense Michaud-Lalanne - Inscrite 13 avril 2010 17 h 24

    En outre...

    J'ai entendu René Lévesque expliquer en conférence à Polytechnique la genèse de ce qui allait mener à la nationalisation des compagnies électriques, sauf les installations de l'Alcan qui possédait 30% de la puissance installée du Québec.

    Il se trouve qu'il avait, à leur demande, rencontré secrètement des ingénieurs de l'Hydro qui se sont plaints à lui de ce que le barrage de Carillon, avait été confié à des ingénieurs de Boston comme c'était la coutume et qu'il devait intervenir pour que les choses changent, parce que c'était le moment ou jamais pour les gens d'ici d'apprendre à devenir rapidement les concepteurs et les maîtres d'œuvre dans un domaine en forte expansion. La bouchée serait trop grosse si on tardait plus longtemps.

    En revanche, la chanson de Georges Dor "La Manic" date de 1966, il faut donc faire attention quand on parle de la chronologie des barrages.

    Côté communications, n’oublions pas le duo au long cours La Presse-CKAC, ni le fait qu’en 1945, Joseph Arthur Dupont a fondé CJAD ( JAD sont les initiales du fondateur qui avait appris son métier à CKAC puis CBF).

    Hortense Michaud-Lalanne ingénieure à la retraite

  • Hortense Michaud-Lalanne - Inscrite 15 avril 2010 23 h 46

    RectificatifS

    M. Bérubé n'a pas réagi au message que je lui ai laissé hier, dans son répondeur, au sujet des doutes que j'entretenais à propos de l'existence d'une aciérie à Varennes.
    J'ai sonc rejoint cet après-midi le professer Gasse de l'Université Laval qui m'a affirmé n'avoir jamais dit quoi que ce soit sur la supposée aciérie.
    À ma courte honte, en relisant le texte, je constate que le professeur Gasse est hors de cause: M. Bérubé ne le cite pas, contrairement à ce que j'avais trop hâtivement cru voir.
    Je retire donc mon message du 2010 04 13 16 58 pour le remplacer par ce qui suit:
    Aciérie virtuelle?
    Diplômée en '68, j'ai eu mon premier poste d'ingénieure dans une aciérie de Sorel.
    L'existence de celle de Varennes, dont parle Gérrld Bérubé, n'est jamais parvenue jusqu'à mes oreilles, ni mes yeux.
    Pourtant, ça se dissimulte mal, une aciérie!
    Peut-on savoir quelles sont ses sources et/ou ses preuves?

    Hortense Michaud-Lalanne ingénieure à la retraite