Un Québec solidaire - Les organisations syndicales ont mis l'épaule à la roue économique

Le fondateur des Caisses populaires, Alphonse Desjardins
Photo: Archives Le Devoir Le fondateur des Caisses populaires, Alphonse Desjardins

L'histoire du Devoir illustre abondamment que ce journal et particulièrement son fondateur, Henri Bourassa, ont été très sensibles à de nombreuses causes liées à cette économie sociale qui s'est développée depuis 100 ans. Ce qui englobe tout le mouvement coopératif, notamment les caisses populaires, les sociétés mutuelles d'assurances et le syndicalisme.

Dans Histoire du Mouvement Desjardins, publié chez Québec-Amérique en 1990, l'auteur Pierre Poulin cite une déclaration faite par Henri Bourassa dans une allocution prononcée à l'occasion du cinquième anniversaire du Devoir. C'était donc en 1915. Alphonse Desjardins avait fondé sa première caisse populaire à Lévis en 1900 et son mouvement était en pleine expansion.

Sur le ton de polémiste qui lui était familier, Bourassa déclarait alors qu'«une oeuvre [...] intéressante et utile que nous avons constamment soutenue, c'est celle des Caisses populaires et du mouvement coopératif en général. L'initiateur de ce mouvement au Canada est un modeste: c'est M. Alphonse Desjardins, de Lévis. Que de peines il a eues à faire percer son idée! Il avait le grand tort de s'appeler Desjardins au lieu de Brown ou McFarlane.

Vice d'origine

Ce vice d'origine le faisait tenir pour incompétent en matière de finances. Car c'est là que nous avait conduits le servilisme colonial, nous en étions rendus à croire qu'un Canadien français est, par nature et par éducation, forcément incompétent à traiter toute matière économique et financière. De plus, M. Desjardins avait l'autre tort, non moins grand, d'être un simple fonctionnaire du parlement, au lieu d'être l'un des faiseurs ignorants et prétentieux qui légifèrent et gouvernent».

En s'exprimant de cette façon, Henri Bourassa décrivait pour ainsi dire le climat qui prévalait au tournant du siècle et qui révélait une soif d'affirmation économique, laquelle allait d'ailleurs se traduire par de nombreuses réalisations tout au long du XXe siècle.

En 1902, Bourassa est devenu secrétaire-trésorier de La Sauvegarde, première compagnie d'assurance vie à capital-actions contrôlée par des Canadiens français. Il avait été recruté par Guillaume-Narcisse Ducharme, qui, en 1910, lui retournera l'ascenseur en devenant le plus gros actionnaire dans Le Devoir avec une mise de fonds de 10 000 $, qu'il portera jusqu'à 40 000 $ par la suite. Il y avait aussi 500 petits actionnaires qui mirent de 5 $ à 100 $, précise Robert Rumilly dans son ouvrage intitulé Henri Bourassa qu'ont publié Les Éditions de l'homme en 1953. Et, en 1962, La Sauvegarde a été acquise par le Mouvement Desjardins.

Coopératisme agricole

En plus de la naissance du Devoir, il y a eu en 1910 la fondation de la Société coopérative des fromages du Québec, une initiative du ministère de l'Agriculture pour protéger les fromagers. Ce fut le point de départ de plusieurs grandes coopératives agricoles.

En 1922, le gouvernement Taschereau ordonna la fusion de trois coopératives, dont celle des fromagers, pour créer la Coop fédérée, sur laquelle le gouvernement exercera un certain contrôle jusqu'en 1929. Cette entreprise, qui est en fait une coopérative de coopératives, n'a depuis jamais cessé de grandir. Elle regroupe maintenant une centaine de coopératives, et ses revenus ont pres-que touché les quatre milliards dans son plus récent exercice financier. Elle se situe au cinquième rang parmi les plus importants employeurs privés du Québec. Parmi ses affiliées, il y a Citadelle, la coopérative (créée en 1925) des producteurs de sirop d'érable, dont les produits sont désormais vendus dans plusieurs pays à travers le monde.

Au fil du temps, le mouvement coopératif a essaimé dans de nombreux secteurs d'activité tels que l'habitation, l'alimentation, les travailleurs-actionnaires, les services funéraires, les services à domicile, etc. Le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité représente en 2010 plus de 3300 coopératives et mutuelles, qui génèrent plus de

90 000 emplois et qui totalisent des actifs de 166 milliards et des revenus de 22 milliards par année. Henri Bourassa serait sans doute ravi de constater le chemin parcouru en 100 ans.

Les syndicats s'en mêlent

Cette solidarité coopérative qui s'est manifestée au début du XXe siècle s'est rapidement propagée dans le monde des travailleurs et des agriculteurs. Le développement du syndicalisme s'est fait en parfaite harmonie avec la hiérarchie catholique, qui craignait l'emprise grandissante de grands syndicats internationaux et protestants venus des États-Unis sur les travailleurs d'ici.

En 1921 a eu lieu la fondation de la Confédération des travailleurs catholiques canadiens, qui allait devenir plus tard la CSN. Puis, le 2 octobre 1924, Le Devoir a annoncé sur huit colonnes en page frontispice la naissance de l'Union catholique des cultivateurs (UCC), à la suite d'un congrès de 2000 agriculteurs à Québec. «La constitution est analogue à celle des syndicats catholiques», mentionnait-on en sous-titre.

Cette organisation agricole allait plus tard devenir l'Union des producteurs agricoles. Elle a eu Gérard Fillion pour secrétaire général et rédacteur chef de son journal, fondé en 1929, La Terre de chez nous. En 1947, M. Fillion a été nommé directeur du Devoir, poste qu'il a occupé pendant 15 ans, pour devenir ensuite directeur général de la Société générale de financement du Québec, un instrument créé en 1962 par l'État dans un esprit d'effort collectif de développement économique.

Les organisations syndicales ont également mis l'épaule à la roue économique, en se donnant des instruments d'épargne et d'investissement. Au pire d'une récession, au début des années 1980, Louis Laberge, président de la Fédération des travailleurs du Québec, a eu l'idée de créer le Fonds de solidarité FTQ, qui a fait boule de neige et qui l'an dernier a investi 848 millions dans des entreprises québécoises et déclaré des actifs de sept milliards.

La CSN a lancé pour sa part Fondaction en 1995, qui l'an dernier a totalisé des investissements de 435 millions et des actifs de 638 millions. Ces véhicules financiers ont en outre contribué à la naissance d'autres entreprises de l'économie solidaire. La Société de développement Angus à Montréal en est l'un des meilleurs exemples.

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Collaborateur du Devoir