Les entrevues HEC - Les technologies de l'information, outils d'inclusion sociale

Marlei Pozzebon est professeure agrégée à HEC Montréal.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Marlei Pozzebon est professeure agrégée à HEC Montréal.

«Quand on parle de technologies, on ne parle pas d'un outil de nature purement technique ou neutre, car il y a derrière plusieurs décisions politiques et sociales qui peuvent promouvoir le développement, si on le veut», commence par dire Marlei Pozzebon, professeure agrégée à HEC Montréal, qui depuis quelques années mène de front deux importants programmes de recherche dans son pays d'origine, le Brésil, et dans son pays d'adoption, le Canada.

Ses travaux portent essentiellement sur l'utilisation des technologies de l'information et de la communication (TIC) comme outil de mobilisation, d'inclusion sociale et économique, particulièrement parmi les populations les plus démunies. Comme l'exploration de Mme Pozzebon concerne surtout des populations d'Amérique latine, cette docteure en administration de l'Université McGill, détentrice également de deux baccalauréats, l'un en informatique, l'autre en histoire, tous deux obtenus à l'Université de Porto Alegre (Brésil), a été invitée récemment à présenter ses travaux à Brasília lors d'une conférence internationale de l'UNESCO ayant pour thème Le Web et le développement.

Au pouvoir depuis 2002, Lula da Silva, «le premier président brésilien véritablement engagé dans les programmes sociaux», a fait voter en 2003 une loi obligeant les grandes banques à réserver 2 % des dépôts bancaires nets à des fins de microcrédit. À défaut d'être prêtés, ces fonds sont bloqués et mis sous la protection de la banque centrale. Plusieurs institutions préfèrent thésauriser ces sommes, avouant ne pas avoir les capacités pour intégrer le microcrédit dans leurs activités. Il y a un manque de modèles d'affaires.

Mme Pozzebon et ses étudiants de maîtrise et de doctorat tant à Montréal qu'au Brésil font porter leurs travaux sur les modèles d'affaires existants où des établissements de microfinancement travaillent en partenariat avec les grandes banques pour rejoindre les populations les plus pauvres. Par la suite, on essaie d'appliquer ou d'adapter ces modèles ailleurs. Il y a maintenant dans le pays 40 banques communautaires qui ont une connaissance de la population et des besoins locaux, alors que par ailleurs, il y a de grandes banques qui ont la technologie et l'argent. «On fait un projet-pilote. Si ça marche et que c'est rentable, les banques débloquent l'argent, il y a une conscience sociale nouvelle et la population a accès au microcrédit. Tout le monde y gagne», soutient Mme Pozzebon, qui chaque année organise avec son équipe un séminaire auquel participent les représentants du gouvernement et de la banque centrale, ce qui permet d'exercer une influence auprès de ceux qui prennent les décisions et d'avoir ainsi un impact sur la réglementation.

Par ailleurs, la démarche universitaire implique que l'inclusion sociale et financière de tous les citoyens soit un préalable au développement, mais l'inclusion financière est le premier pas vers tous les autres types d'inclusion. Un modèle innovateur, selon la définition de Mme Pozzebon, est un arrangement, une combinaison, une configuration de personnes, d'organisations, des méthodologies et des outils qui s'articulent autour d'une vision. «Nous adoptons une approche critique et sociale-constructiviste où le social, le politique et le technique ne peuvent pas être séparés et le contexte local ne peut pas être ignoré.» Il s'agit ici d'une théorie ayant néanmoins un rapport avec l'utilisation bien concrète d'Internet, du cellulaire et d'autres technologies de communication, mais en se concentrant surtout sur la vision et les valeurs qui guident et influencent le choix et l'utilisation de ces technologies, ainsi que les conséquences de leur usage.


La mobilisation citoyenne

Le deuxième grand programme mené par cette Brésilienne, ayant désormais la citoyenneté canadienne, porte sur la mobilisation citoyenne. Il s'agit d'un mouvement qui a vu le jour à Bogotá en 1997 pour discuter des priorités dans le développement durable et la qualité de vie. On a ainsi créé «un espace de dialogue avec les pouvoirs, la mairie», lequel s'est à ce jour propagé dans plus de 50 villes en Amérique latine, dont 30 rien qu'au Brésil. À São Paulo, principale ville industrielle et la plus riche du pays (10 millions d'habitants pour la ville centre et plus de 18 millions pour l'agglomération de São Paulo), le mouvement y est arrivé en 2007 et il regroupe déjà 600 organisations civiles, leaders communautaires, compagnies et simples citoyens). Des pressions sont ainsi faites sur les pouvoirs publics pour plus de transparence, pour que les objectifs des citoyens soient pris en compte.

Il ne s'agit toutefois pas d'un mouvement de contestation directe. La participation s'y fait sur des critères non partisans, non politiques, non religieux, et ne peut se faire à titre de représentant d'une fonction officielle ou de président ou de dirigeant. Le mouvement fonctionne à partir de donations. «C'est un mouvement sans précédent. Tout est basé sur le consensus dans les divers groupes de travail», précise Mme Pozzebon, qui s'est d'abord intéressée à ce phénomène pour voir comment s'articulait le mécanisme de gouvernance en vue de produire des documents qui pourraient servir d'inspiration dans d'autres villes. «Dans les prochaines années, je veux continuer d'accompagner le mouvement pour vraiment le comprendre. J'ai commencé à m'y intéresser pour voir le lien entre la technologie et le développement durable, social et local», souligne-t-elle. Les mouvements des villes sud-américaines s'articulent autour d'une méthodologie rigoureuse et de la construction d'un portail, d'un observatoire citoyen comprenant une longue liste d'indicateurs de la qualité de vie, certains objectifs, d'autres, subjectifs.

Par exemple, il y a 10 indicateurs uniquement dans le secteur de la santé. Les débats publics se font après l'examen des résultats révélés par l'ensemble des indicateurs, qui montrent aussi le respect des engagements pris par les autorités municipales; on fait aussi des comparaisons des services offerts d'un quartier à l'autre. Toutes ces informations sont publiques. Par exemple, à São Paulo, il y a 136 indicateurs objectifs de qualité de vie regroupés sous 15 thèmes principaux, 31 sous-préfectures et 96 districts, c'est-à-dire une grande richesse qui permet une analyse approfondie de l'état de la situation et la compréhension des divergences qui peuvent apparaître entre les indicateurs objectifs et les autres qui sont subjectifs et d'en tirer ensuite les conclusions. Ce sont là par ailleurs des informations fort utiles aux pouvoirs politiques qui ont la valeur de sondages extrêmement pointus.


Transformations socio-économiques

Ce bouillonnement démocratique en Amérique latine, et particulièrement au Brésil, a lieu au moment où le pays connaît des transformations socio-économiques importantes. Entre 2003 et 2008, 32 millions de personnes ont changé de classe sociale. Le potentiel de génération de revenu familial a cru de 28,3 %. La migration sociale s'est élargie à la base de la pyramide. «Grâce à tous les programmes que le gouvernement a mis en place, il y a une transformation sociale incroyable. Les gens ont accès à de l'argent qu'ils n'avaient jamais eu auparavant. Cela a commencé à générer des activités dans certaines régions où il n'y avait rien avant. Le problème numéro un maintenant, c'est d'inclure dans la société des gens qui ne l'ont jamais été», mentionne Mme Pozzebon. Le Brésil compte actuellement 190 millions d'habitants, dont moins de 40 millions sont encore très pauvres. Avant, c'était 70 % de la population qui l'était. Il y a désormais une classe moyenne qui n'existait pas avant. Mme Pozzebon voit au Brésil un phénomène semblable à celui observé en Chine: «Quand le bas de la pyramide commence à avoir des moyens financiers, cela crée une dynamique très rapidement.» On prévoit cette année une croissance de 5 % dans ce pays qui apparaît maintenant dans le peloton de tête des pays émergents.