Les finances du Devoir, 100 ans plus tard

Les premiers exemplaires du Devoir défilent à la sortie des presses.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les premiers exemplaires du Devoir défilent à la sortie des presses.

Comment additionner les déficits et survivre 100 ans? Excellente question. Lors d'un banquet, en 1950, le directeur du Devoir, Gérard Filion, ne tente aucunement d'escamoter l'éternel défi financier qui accable le journal. «Nous célébrons ce soir 40 années de misère, un record inégalé dans le monde des affaires, dit-il aux invités. Le dixième de la dose suffit généralement à tuer les entreprises.» Trente-cinq ans plus tard, interviewé pour le 75e anniversaire, il confie à la télévision de Radio-Canada que le journal vit «un miracle perpétuel». Le miracle dure toujours.

Passer en revue les états financiers du Devoir depuis ses débuts — l'entreprise conserve religieusement chaque rapport annuel depuis 1914! —, c'est revivre les grandes épreuves d'un journal qui s'est battu contre vents et marées pour se maintenir à flot. C'est constater que la profession comptable a beaucoup modifié ses façons de faire. C'est apprendre, enfin, que Le Devoir a déjà été propriétaire d'un piano. Héritage ou paiement improvisé d'un annonceur fauché? Mystère.

Dès le début, le casse-tête financier s'avère colossal. Selon l'expert-comptable Rodolphe Bédard, qui signe le rapport de 1914, les revenus des six premiers mois s'élèvent à 56 000 $. Or les dépenses sont de 77 000 $. Autrement dit, pour chaque dollar qui entre dans ses coffres, Le Devoir dépense 1,38 $.

Depuis le début, en fait, le journal vacille. De janvier 1910 à juin 1914, le déficit accumulé totalise 106 000 $. En dollars de 2010, cela équivaut à 1,9 million. Au fil du temps, le fondateur, Henri Bourassa, a accompli des gestes. En 1913, il met sur pied une nouvelle compagnie, l'Imprimerie populaire limitée. En septembre 1914, on fait passer le prix du journal de 1 ¢ à 2 ¢.

Dans son rapport, M. Bédard prend soin d'énumérer toutes les catégories de biens du journal. Au bilan, dans la section «actif», outre le piano (241,20 $), la bibliothèque et les machines, on retrouve une corde à linge (7,87 $), des outils (54,06 $), des Lettres de Fadette écrites par Henriette Dessaules (21,06 $) et deux actions d'«Auto Garage limitée» (200,00 $).

«Aujourd'hui, on ne va jamais dans le détail comme ça», dit l'actuel contrôleur du Devoir, Stéphane Roger. En effet, les règles ont beaucoup changé. Par exemple, dans les états financiers, où sont détaillés les revenus et les dépenses, la perte de 20 900 $ en 1914 est mentionnée, étrangement, dans la section «Revenus».

Les Amis

L'année 1915 est un point tournant: Les Amis du Devoir, une fondation qui s'occupera d'organiser des campagnes de financement, voient le jour. Ils auront du pain sur la planche. En 1919, le spectre d'une faillite resurgit. Lors d'un congrès du 10e anniversaire en 1920, Henri Bourassa affirme sans détour qu'il faut de l'aide. Il se consacre corps et âme à l'opération de souscription. En juillet 1921, on a déjà amassé 109 921 $...

Les années qui suivront verront plusieurs autres opérations de financement pour sauver le journal. Par exemple, Les Amis du Devoir organisent des soupers professionnels et paroissiaux. Et il y a les grandes campagnes de souscription: 1950 (objectif de 50 000 $), 1955 (objectif de 100 000 $), 1990 (une récolte de 280 000 $ lors d'une campagne de souscription et une autre de 400 000 $ lors d'un dîner-bénéfice).

Heureusement, il y a de nombreuses années où la division imprimerie — eh oui! — est si rentable qu'elle permet facilement au Devoir de survivre. Par exemple, en 1930, la division journal enregistre un chiffre d'affaires de 130 000 $ et réussit à dégager un profit de 10 000 $. Dans la division imprimerie, on roule sur l'or: pour des revenus de 109 000 $, rien de moins qu'un profit de 33 700 $!

Cette très grande rentabilité de l'imprimerie (activité qui sera abandonnée à la fin des années 1960 après le rapide déclin de ses revenus) permettra d'absorber les pertes de la division journal lors des mauvaises années, comme en 1950. Alors que le journal perd 23 800 $, l'imprimerie affiche un profit de 40 000 $. «À certains moments, le mercredi soir, je ne savais pas si j'aurais l'argent le lendemain matin pour la paie des employés, dira M. Filion à Radio-Canada en 1985. De 1947 à 1958, ç'a été un cauchemar financier continuel.»

La situation s'améliorera considérablement par la suite. En 1964, Claude Ryan devient directeur. Cette année-là, Le Devoir, qui profite d'une grève à La Presse, réussit à effacer toute la dette qu'il lui reste. Lorsque M. Ryan quitte la barre, en 1977, l'entreprise a 300 000 $ en certificats de dépôt à terme.

Nouvelle structure

Mais deux nouvelles crises financières mettront le journal en péril: une première dès le début des années 1980 et une deuxième au début des années 1990, laquelle voit Le Devoir modifier sa structure d'entreprise grâce à un important montage financier.

En décembre 1992, les actionnaires de l'Imprimerie populaire limitée acceptent de créer une filiale baptisée Le Devoir inc., permettant du coup la venue de nouveaux actionnaires, qui investissent 850 000 $. Parmi ceux-ci figurent le Fonds de solidarité FTQ, la Société d'investissement Desjardins, la Banque Nationale du Canada, la Banque Laurentienne et Vidéotron. Dans le cadre d'un remboursement de dette à Quebecor, Le Devoir cède à l'entreprise de Pierre Péladeau son édifice du 211, rue Saint-Sacrement, dans le Vieux-Montréal. De leur côté, les employés injectent 200 000 $ de leurs poches par l'entremise d'une «société de placement en entreprises québécoises».

Un mois plus tard, dans le cadre d'une conférence de presse pour présenter la nouvelle structure, la directrice, Lise Bissonnette, affirme que le journal ne peut plus fonctionner «sous une formule de collecte de fonds ou de charité».

Aujourd'hui, le journal, qui mise plus que jamais sur son indépendance pour se démarquer des autres quotidiens, repose sur des assises solides. Et l'année financière 2009, dont les résultats ne sont pas encore publics, a été très bonne, assure le directeur, Bernard Descôteaux.