Cul-de-sac consumériste

Ruée sur les produits électroniques dans un magasin Best Buy, à New York, avant Noël
Photo: Agence Reuters Shannon Stapleton Ruée sur les produits électroniques dans un magasin Best Buy, à New York, avant Noël

Barack Obama et la plupart des dirigeants occidentaux comptaient sur le coup de pouce des achats de Noël pour consolider la relance de l'économie mondiale. Mais le Worldwatch Institute, un des premiers organismes scientifiques à prendre le pouls de la planète dès 1974, s'inscrit en faux contre la fuite en avant d'une économie jugée de plus en plus meurtrière pour la planète.

Sans un changement culturel radical qui ferait de la surconsommation un interdit, voire un tabou, les politiques écologiques et les changements technologiques en cours mènent l'humanité tout droit à un cul-de-sac écologique et économique, estime le Worldwatch Institute de Washington, dans son «état du monde» pour 2010.

Ce bilan annuel, signé par 60 experts, s'intitule cette année Transformer la culture: du consumérisme à la viabilité. Il définit la tendance dominante à la consommation en Occident comme «une orientation qui conduit les gens à trouver du sens, de la satisfaction et de la reconnaissance en priorité à travers ce qu'ils consomment».

Selon Erik Assadourian, directeur de ce bilan de la consommation en regard de l'environnement, il y a bien eu quelques progrès à certains endroits mais, dit-il en substance, amorcer des politiques vertes et des changements technologiques tout en maintenant le rythme de consommation actuel est un véritable cul-de-sac, car on accélère notre rendez-vous mondial avec les grandes pénuries de ressources. Rien ne changera substantiellement, écrit-il, «si les sociétés humaines ne changent pas leurs valeurs culturelles au point que la viabilité écologique deviendra la norme et la consommation excessive, un tabou».

Des exemples de changement, il y en a pourtant de fort intéressants.

Les menus scolaires en Italie et en particulier à Rome sont désormais composés de produits biologiques, locaux de préférence, un changement de régime alimentaire majeur aussi pour les enfants. À Vauban, en Allemagne, les pistes cyclables, les éoliennes et le marché des produits locaux ont tellement imprégné la vie sociale que s'en démarquer devient un problème. Aux États-Unis, l'entreprise de tapis Interface Inc s'est donné pour règle de n'utiliser que des matériaux que la nature remplace en permanence. En Équateur, on a même inscrit les droits de la Terre mère — la Pachamama — dans la Constitution.

Mais, globalement, la réalité est moins rose.

Quelque 7 % des humains, soit les 500 millions de personnes les plus riches, sont responsables de 50 % des émissions de gaz à effet de serre, alors que les 3 milliards les plus pauvres ne rejettent ensemble que 6 % des émissions anthropiques. Et les gouvernements en remettent: des 2800 milliards investis par les gouvernements pour contrer la crise économique, quelques points de pourcentage à peine, selon le Worldwatch, ont été investis dans de véritables initiatives vertes. Pire, la performance de 2006 en matière de consommation est presque devenue un idéal: on avait consommé pour 30 500 milliards de biens et services cette année-là, soit 28 % de plus que 10 ans auparavant! La production de ces biens impose une extraction de ressources quotidienne qui équivaut à 112 fois le volume de l'Empire State Building. Si tous les humains consommaient autant, la Terre, selon la dernière évaluation du Worldwatch, ne pourrait soutenir de façon viable que 1,4 milliard d'habitants, soit le cinquième de son actuelle population.

Les bases culturelles de ce consumérisme inquiètent.

Une étude britannique a démontré que les enfants en Grande-Bretagne pouvaient identifier plus de personnages de Pokemon que d'espèces vivantes. Une autre, faite aux États-Unis, a démontré qu'aucun enfant âgé de moins de deux ans ne pouvait identifier la lettre «M», mais que la plupart reconnaissaient les deux arches du sigle de McDonald's.

Et les messagers de la consommation ont la voie facile vers les cerveaux: 83 % de la population mondiale a accès à la télé et 21 % à Internet. Les médias sont aussi au banc des accusés, car ils ont appris à dépendre du système de consommation et donc à le conforter, ce qui rend le changement plus difficile de leur côté, tout en étant essentiel. En 2008, les dépenses en publicité ont atteint 271 milliards aux États-Unis et 643 milliards à l'échelle du globe. Mais seulement un dollar sur mille est dépensé pour des messages qui soutiennent la viabilité de la planète. Un exemple à suivre, selon le bilan annuel: l'Espagne a voté une loi qui interdira la publicité à la télévision publique à compter de cette année.


Réformer l'éducation

Mais le consumérisme cible aussi les enfants, et c'est aussi l'éducation qu'il faudra réformer, selon l'«état du monde» 2010. Ainsi, les publicitaires des États-Unis dépensent 17 milliards en 2007 pour cibler les enfants, contre 100 millions en 1983. Aux États-Unis, les enfants passent désormais plus de temps devant le téléviseur que dans toute autre activité, sauf le dodo, soit près de 40 heures par semaine. Et une enquête a révélé qu'il y avait un téléviseur dans la chambre de 19 % des bébés étasuniens âgés de moins d'un an et demi: ça les tient tranquilles, ces images qui bougent...

Le monde des affaires aura aussi à changer profondément ses pratiques et ses valeurs: aux États-Unis, l'Indicateur de progrès véritable (Genuine Progress Indicator) a atteint son sommet en 1975, alors que l'autre indice, celui du produit national brut, était à la moitié de ce qu'il est aujourd'hui. Autre indice d'une société-problème qui s'ignore: le Worldwatch a calculé que, si les Nord-Américains, dont nous sommes au Canada, adoptaient les habitudes de consommation énergétique des Européens, la consommation d'énergie en Amérique du Nord chuterait de 20 % demain, sans le moindre changement technologique ou investissement supplémentaire. Une étude remontant à 2003, rapporte aussi le bilan annuel, a démontré que les émissions par habitant dans deux «écovillages» allemands étaient respectivement inférieures de 28 et de 42 % à la moyenne nationale de... l'Allemagne.

Et, pendant ce temps, aux États-Unis, pour chaque dollar consacré à la lutte contre les changements climatiques en 2010, le gouvernement Obama va allouer 35 $ aux dépenses militaires, ajoute cyniquement le Worldwatch.
20 commentaires
  • Marc-Aurèle Lachance - Inscrit 4 janvier 2010 03 h 11

    Pissant ou déprimant?

    Votre article est venu me parler en entier: de la raison mathématique des nombreuses données quantifiées, au rire suscité par l'absurdité des Pokémons ou du M doré, jusqu'à la boule dans la gorge du « ça les tient tranquilles, ces images qui bougent... », ces images qui minent l'éducation de nos enfants...

    L'humour au fond, c'est un peu ça, la rencontre du sens et du non-sens. Et ici se rencontre lucidement le sens à donner à l'humanité et le non-sens dans lequel nous, les occidentaux, vivons...

    Les humains qui viendront après nous diront de ceux qui se sont alignés, volontairement ou non, à la «fabrique de l'opinion publique» du monopole capitaliste de la fin du XXe siècle, «ils ont été les Consumo-fascistes qui ont ravagé durablement la Biogé» et en particulier des plus riches de ce monde qui en profitent: «Comme trop souvent, les plus riches ont agit selon cette mauvaise habitude: laisser-faire le massacre, voire l'encourager, dans le sens de leurs intérêts»...

    En contraste avec les déboires états-uniens dignes de l'hyperréalisme de Hanson, ces fêtes ont été chez nous le lieu de simples échanges: «Les leçons de Marie Curie» pour les enfants et une orange dans les bas de Noël comme au temps de ma mère à la campagne... Du reste, la neige fut bien suffisante pour amplement nous amuser!

    Car vitalement au fond, entre le rire et la déprime, on choisit de rire de la déprime fataliste et d'aller de l'avant dans l'alternative socio-écologique en sortant du dogme du XXe siècle que fut, selon le beau mot d'Hervé Kempf, la «compétition somptuaire»! Savoir rire de nos erreurs est déjà en partie les dépasser: la puissance de rire pave souvent la voie à la puissance d'agir!

    Ce délicieux article,
    d'un coeur franc,
    mérite les remerciements!

    Marc-Aurèle Lachance

  • Sebastien H.-V. - Inscrit 4 janvier 2010 07 h 10

    des solutions?

    Il y a énormément d'articles du genre sur internet qui font un constat sombre du futur mais ne proposent jamais de solutions. Il est beaucoup plus facile de pointer du doigt les défauts du système que de proposer des solutions viables.

    Les pistes cyclables ne sont pas une solution réelle car malgré leur bénéfices elle ne sont utilisables seulement que l'été, dans des villes sans dénivelé pour et les gens en santé. Venez essayer de vous déplacer en vélo dans les côtes de Sherbrooke en plein hivers et dites moi si c'est une solution réaliste.

    Il y a un paragraphe nommé Réformer l'éducation mais il ne contient aucune suggestion de réforme...

    Nommez les vos solutions, vos réformes, vos idées, expliquez comment vous voulez créer un système vert qui fonctionne, ici au Québec.

  • Sanzalure - Inscrit 4 janvier 2010 08 h 43

    La balle est dans le camp des individus

    À Sébastien H.-V.

    Avec Copenhague comme la cerise sur le sunday de l'incompétence, les gouvernements et les grandes corporations ont parfaitement démontré leur incapacité à faire face à la situation. Nous devons donc trouver nous-mêmes les solutions aux problèmes.

    Autrement dit, c'est à TOI et à MOI, pas aux journalistes ou aux politiciens de «nommer les solutions, les réformes, les idées...».

    Si nous continuons de compter sur les autres, nous sommes morts !

  • Denis Cauchon - Inscrit 4 janvier 2010 08 h 51

    Sonnez l'alarme, encore et encore...!

    Pendant la lecture de l'article et des commentaires, je vois les panneaux publicitaires défilés sur cette page du Devoir: pour du Downy qui ajoutera des odeurs totalement inutiles à vos vêtements, pour Rogers qui a des nouveaux téléphones à vendre et qui veut que vous remplaciez votre appareil «vétuste», tellement pas intelligent et dépassé. Ironique, non?
    Il en est ainsi partout. C'est pourquoi, malgré souvent leur incapacité à proposer de solutions, les journalistes et autres sonneurs d'alarme doivent continuer à crier haut et fort, à nous dire encore et encore les conséquences de nos choix. Le combat est entre l'aveuglement voulu par toutes les formes de propagande consumériste et l'éveil de notre sens des responsabilités par ceux qui font le métier de «voir».
    Quant aux solutions, elles doivent venir de ceux qui ont le pouvoir de les créer et de les encourager: industries, gouvernements, inventeurs...à nous alors de leur envoyer le signal de notre volonté.
    Bonne année quand même.

  • Jacques Morissette - Inscrit 4 janvier 2010 09 h 22

    Un peu en accord avec le Worldwatch Institute.

    À écouter le pouls de ce texte sur notre économie nord américaine, on dirait qu'elle est devenue un immense magasin dont les propriétaires (les Obama et consorts) espèrent et attendent que les consommateurs viendront dépenser essentiellement pour nourrir la bête. Bien d'accord avec les gens qui pensent que nous avons grandement besoin de notre économie pour avancer. Mais pas au point de devoir la poussée pour qu'elle avance au rythme décadent que l'on voudrait.

    On semble cherché à mettre des œillères à notre économie pour la fouetter de nos aventureuses ambitions. Les grosses entreprises internationales, tambour battant, tiennent les guides et nous les suivons aveuglément à l'avenant. Nous allons tout droit dans un gouffre. De fait, ce n'est pas nécessairement tout droit, puisque nos gouvernements renflouent la machine dès que ceux-ci voient le gouffre venir.

    En agissant ainsi, on retarde tout simplement l'échéancier. On ne fait, en somme, vraiment pas grand-chose pour redresser un peu mieux la situation. Idéalement, il faudrait faire un virage à 180 degrés. Pour ce faire, nos décideurs devraient favoriser les entreprises qui donnent une certaine priorité à l'environnement et l'écologie de la planète. J'arrête ici! J'en ai assez dit pour qu'on me comprenne.