Cul-de-sac consumériste

Ruée sur les produits électroniques dans un magasin Best Buy, à New York, avant Noël
Photo: Agence Reuters Shannon Stapleton Ruée sur les produits électroniques dans un magasin Best Buy, à New York, avant Noël
Sans un changement culturel radical qui ferait de la surconsommation un interdit, voire un tabou, les politiques écologiques et les changements technologiques en cours mènent l'humanité tout droit à un cul-de-sac écologique et économique, estime le Worldwatch Institute de Washington, dans son «état du monde» pour 2010.

Ce bilan annuel, signé par 60 experts, s'intitule cette année Transformer la culture: du consumérisme à la viabilité. Il définit la tendance dominante à la consommation en Occident comme «une orientation qui conduit les gens à trouver du sens, de la satisfaction et de la reconnaissance en priorité à travers ce qu'ils consomment».

Selon Erik Assadourian, directeur de ce bilan de la consommation en regard de l'environnement, il y a bien eu quelques progrès à certains endroits mais, dit-il en substance, amorcer des politiques vertes et des changements technologiques tout en maintenant le rythme de consommation actuel est un véritable cul-de-sac, car on accélère notre rendez-vous mondial avec les grandes pénuries de ressources. Rien ne changera substantiellement, écrit-il, «si les sociétés humaines ne changent pas leurs valeurs culturelles au point que la viabilité écologique deviendra la norme et la consommation excessive, un tabou».

Des exemples de changement, il y en a pourtant de fort intéressants.

Les menus scolaires en Italie et en particulier à Rome sont désormais composés de produits biologiques, locaux de préférence, un changement de régime alimentaire majeur aussi pour les enfants. À Vauban, en Allemagne, les pistes cyclables, les éoliennes et le marché des produits locaux ont tellement imprégné la vie sociale que s'en démarquer devient un problème. Aux États-Unis, l'entreprise de tapis Interface Inc s'est donné pour règle de n'utiliser que des matériaux que la nature remplace en permanence. En Équateur, on a même inscrit les droits de la Terre mère — la Pachamama — dans la Constitution.

Mais, globalement, la réalité est moins rose.

Quelque 7 % des humains, soit les 500 millions de personnes les plus riches, sont responsables de 50 % des émissions de gaz à effet de serre, alors que les 3 milliards les plus pauvres ne rejettent ensemble que 6 % des émissions anthropiques. Et les gouvernements en remettent: des 2800 milliards investis par les gouvernements pour contrer la crise économique, quelques points de pourcentage à peine, selon le Worldwatch, ont été investis dans de véritables initiatives vertes. Pire, la performance de 2006 en matière de consommation est presque devenue un idéal: on avait consommé pour 30 500 milliards de biens et services cette année-là, soit 28 % de plus que 10 ans auparavant! La production de ces biens impose une extraction de ressources quotidienne qui équivaut à 112 fois le volume de l'Empire State Building. Si tous les humains consommaient autant, la Terre, selon la dernière évaluation du Worldwatch, ne pourrait soutenir de façon viable que 1,4 milliard d'habitants, soit le cinquième de son actuelle population.

Les bases culturelles de ce consumérisme inquiètent.

Une étude britannique a démontré que les enfants en Grande-Bretagne pouvaient identifier plus de personnages de Pokemon que d'espèces vivantes. Une autre, faite aux États-Unis, a démontré qu'aucun enfant âgé de moins de deux ans ne pouvait identifier la lettre «M», mais que la plupart reconnaissaient les deux arches du sigle de McDonald's.

Et les messagers de la consommation ont la voie facile vers les cerveaux: 83 % de la population mondiale a accès à la télé et 21 % à Internet. Les médias sont aussi au banc des accusés, car ils ont appris à dépendre du système de consommation et donc à le conforter, ce qui rend le changement plus difficile de leur côté, tout en étant essentiel. En 2008, les dépenses en publicité ont atteint 271 milliards aux États-Unis et 643 milliards à l'échelle du globe. Mais seulement un dollar sur mille est dépensé pour des messages qui soutiennent la viabilité de la planète. Un exemple à suivre, selon le bilan annuel: l'Espagne a voté une loi qui interdira la publicité à la télévision publique à compter de cette année.


Réformer l'éducation

Mais le consumérisme cible aussi les enfants, et c'est aussi l'éducation qu'il faudra réformer, selon l'«état du monde» 2010. Ainsi, les publicitaires des États-Unis dépensent 17 milliards en 2007 pour cibler les enfants, contre 100 millions en 1983. Aux États-Unis, les enfants passent désormais plus de temps devant le téléviseur que dans toute autre activité, sauf le dodo, soit près de 40 heures par semaine. Et une enquête a révélé qu'il y avait un téléviseur dans la chambre de 19 % des bébés étasuniens âgés de moins d'un an et demi: ça les tient tranquilles, ces images qui bougent...

Le monde des affaires aura aussi à changer profondément ses pratiques et ses valeurs: aux États-Unis, l'Indicateur de progrès véritable (Genuine Progress Indicator) a atteint son sommet en 1975, alors que l'autre indice, celui du produit national brut, était à la moitié de ce qu'il est aujourd'hui. Autre indice d'une société-problème qui s'ignore: le Worldwatch a calculé que, si les Nord-Américains, dont nous sommes au Canada, adoptaient les habitudes de consommation énergétique des Européens, la consommation d'énergie en Amérique du Nord chuterait de 20 % demain, sans le moindre changement technologique ou investissement supplémentaire. Une étude remontant à 2003, rapporte aussi le bilan annuel, a démontré que les émissions par habitant dans deux «écovillages» allemands étaient respectivement inférieures de 28 et de 42 % à la moyenne nationale de... l'Allemagne.

Et, pendant ce temps, aux États-Unis, pour chaque dollar consacré à la lutte contre les changements climatiques en 2010, le gouvernement Obama va allouer 35 $ aux dépenses militaires, ajoute cyniquement le Worldwatch.

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