Un miroir plus fidèle

La meilleure province selon le classement de l’indice du bien-être économique en 2008 était l’Alberta, notamment en raison des revenus que lui apporte l’exploitation de ses hydrocarbures et de son taux de chômage très bas.
Photo: Agence Reuters Todd Korol La meilleure province selon le classement de l’indice du bien-être économique en 2008 était l’Alberta, notamment en raison des revenus que lui apporte l’exploitation de ses hydrocarbures et de son taux de chômage très bas.

L'amélioration du niveau de vie des Canadiens ces 30 dernières années a été moins importante que ne le disent les habituelles statistiques sur le PIB, selon les inventeurs d'un nouvel indicateur composite. Quelques provinces font toutefois exception, dont le Québec.

À en croire seulement les chiffres du produit intérieur brut (PIB) par habitant, le niveau de vie des Canadiens s'est apprécié de près de 53 % entre 1981 et 2008. Ce gain doit toutefois être ramené à 38 % lorsque l'on adopte une définition de la croissance plus fidèle à la réalité des ménages et que l'on tient compte aussi d'un ensemble d'autres facteurs importants, comme l'évolution des inégalités et le degré d'insécurité financière, observent les chercheurs du Centre d'étude des niveaux de vie (CENV) d'Ottawa dans un nouveau rapport de 115 pages.

Le rapport, commandé par le président français, Nicolas Sarkozy, à un groupe d'experts dirigé par le Prix Nobel d'économie, Joseph Stiglitz, sur la meilleure façon de mesurer le progrès économique et social des nations, a fait grand bruit cet automne. Les savants y concluaient, comme plusieurs autres avant eux, que les statistiques sur lesquelles les pays se fondent pour évaluer leurs performances économiques sont au mieux grossièrement incomplètes et risquent même de les inciter à faire les mauvais choix pour le bien-être à long terme des populations.

25 indicateurs plutôt qu'un seul

L'indice de bien-être économique mis au point par les chercheurs du CENV ces dernières années couvre, quant à lui, quatre grands domaines: la consommation, le développement durable, le niveau des inégalités et le degré d'insécurité. Les portraits de ces quatre domaines sont dressés à partir d'un ensemble d'environ 25 indicateurs statistiques, allant de la consommation des ménages aux coûts des émissions de gaz à effet de serre, en passant par le taux de pauvreté et le risque de perdre son emploi.

Les trois meilleures provinces dans ce classement en 2008 étaient, dans l'ordre: l'Alberta, Terre-Neuve et la Saskatchewan. La moins bonne est le Québec, derrière le Nouveau-Brunswick (9e) ou encore l'Ontario (7e). «L'Alberta et Terre-Neuve ont du pétrole, bien entendu, mais le taux de chômage est aussi très bas en Alberta et les inégalités sont faibles à Terre-Neuve», a commenté hier au Devoir le directeur exécutif du CENV, Andrew Sharpe. Si l'on s'était seulement fié au PIB par habitant, l'Alberta se serait quand même classée première, mais l'Ontario serait arrivée 2e, Terre-Neuve, 4e et le Québec, 7e.

Le classement change lorsque l'on regarde quelle province a fait le plus de progrès en 30 ans. Le Québec arrive 4e, derrière Terre-Neuve, le Manitoba et le Nouveau-Brunswick, alors que la Colombie-Britannique, l'Ontario et l'Alberta ferment la marche. Si l'on n'avait tenu compte que du PIB par habitant, le Québec aurait été dans les derniers, tout juste devant ces trois-là.

Pauvre Québec

Les Québécois se consoleront peut-être en apprenant qu'ils sont parmi les rares à avoir vu leur indice de bien-être économique croître plus entre 1981 et 2008 (+53 %) que leur PIB par habitant (+46 %). Les seules autres provinces dans ce cas-là sont le Manitoba (54 % contre 48 %) et la Colombie-Britannique (29 % contre 25 %).

«Ce n'est pas moi qui fais les statistiques», s'est défendu Andrew Sharpe devant le mauvais classement du Québec. «Notre indice n'est de toute façon utile que si l'on va voir ensuite les différents indicateurs sur lesquels il se base.» Le gouvernement albertain ne s'est quand même pas gêné, par le passé, de se vanter de son premier rang à ce classement auprès des investisseurs étrangers.

Certaines statistiques sont aussi à utiliser avec prudence, a rappelé au Devoir l'expert en la matière de l'Université Laval, Simon Langlois. Les chiffres habituellement employés pour mesurer le taux de pauvreté au pays ont souvent tendance à en exagérer l'importance au Québec parce qu'ils ne tiennent pas toujours compte du coût de la vie plus faible à Montréal qu'à Toronto ou Vancouver. On a souvent aussi du mal à calculer la valeur économique de programmes sociaux qui font la fierté du Québec, comme celui des garderies ou des congés parentaux.

Le Canada dans le monde

Le CENV en a aussi profité hier pour dévoiler un deuxième rapport similaire à celui sur le Canada, mais portant celui-là sur 14 pays de l'OCDE pour la période allant de 1980 à 2007. Le Canada n'y fait pas très bonne figure, avec un indice de bien-être économique qui ne lui assurait que la neuvième place en 2007, loin derrière la Norvège, le Danemark et les Pays-Bas, arrivés bons premiers.

C'est quand même mieux que les États-Unis. Deuxième au classement du PIB par habitant, derrière la Norvège et devant les Pays-Bas et le Canada, le géant américain dégringole en effet à l'avant-dernier rang à l'aune de l'indice de bien-être économique, en raison notamment de sa piètre performance en matière d'inégalités et de sécurité. Étonnamment, ce résultat pitoyable ne l'empêche pas d'avoir été l'un des pays (3e) à s'être le plus amélioré en 30 ans dans cette nouvelle forme de classement. «L'augmentation de la consommation, ou encore celle de l'investissement dans les nouvelles technologies de production ont quand même été considérables pendant ces années-là», a expliqué Andrew Sharpe.

Le Canada quant à lui arrive 5e pour l'amélioration. Globalement, la croissance de la consommation et du capital physique et humain a été très importante dans les 14 pays. Les inégalités et le degré d'insécurité économique ont toutefois aussi généralement cru.

Tous ces classements et tendances risquent fort d'être mis sens dessus dessous par la crise économique, ont observé les auteurs des deux rapports. «Vous pouvez parier que l'indice de bien-être n'augmentera pas pendant quatre ou cinq ans», a noté l'économiste Andrew Sharpe.

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