Entrevue avec Antoine Ayoub - L'ère du pétrole n'est pas terminée

Le prix du pétrole est reparti à la hausse. Le baril a gagné 10 dollars depuis le début du mois et oscille désormais autour des 80 $US. Avec cette hausse resurgit des scénarios catastrophes en vogue avant l'éclatement de la crise. La crainte de manquer de pétrole, alimentée par la théorie du pic pétrolier. Mais si plusieurs clament que la fin du pétrole est proche, Antoine Ayoub, spécialiste mondialement reconnu de la question, estime que l'on n'a pas à se préoccuper d'une pénurie d'or noir pour l'instant.

Les alarmistes sont nombreux. Ils brandissent le spectre du pic pétrolier, moment où la demande pour le pétrole va dépasser la production mondiale. Nous en serions proches de ce moment. Certains croient même que nous y sommes et que l'ère du pétrole tire à sa fin.

Parmi eux, on retrouve l'économiste en chef de l'Agence internationale de l'énergie, Faith Birol. Il affirmait l'été dernier qu'une nouvelle flambée des prix pourrait faire dérailler la reprise. Le pic pétrolier sera atteint dans 20 ans et, un jour, il n'y aura plus de pétrole. Autre catastrophiste: Jeff Rubin, ancien économiste en chef de CIBC Marchés mondiaux et auteur d'un brûlot sur le sujet. Il prédit que le baril se vendra à plus de 200 dollars d'ici 2012 et que ce choc énergétique nous fera reculer de 40 ans.

Devant ces alarmistes, Antoine Ayoub, professeur d'économie émérite à l'Université Laval est «sceptique et plutôt froid». Il ne croit pas à ces scénarios catastrophes et va jusqu'à dire que le pic pétrolier n'est pas un enjeu de premier ordre en ce moment. Nous devrions plutôt nous préoccuper de l'accès au pétrole, inégalement réparti entre les continents. Il est catégorique: «Pour les 20 prochaines années, le problème, c'est la répartition inégale entre les consommateurs et les producteurs.» Pourquoi? Parce que le gros des réserves se trouve au Moyen-Orient, une région instable. Et puis, parce que nous ne sommes pas près de manquer de pétrole.

Il défendra cette thèse le mois prochain, lors d'un colloque sur les défis énergétiques du XXIe siècle, qui se tiendra en France. Au cours de son allocution, il va rappeler que de nombreux scénarios catastrophes élaborés dans le passé ne se sont pas confirmés. Au début des années 1970, on estimait que les réserves de pétrole pouvaient nourrir l'économie pendant 30 ans. Aujourd'hui, selon les dernières données, nous avons encore du pétrole pour 40 ans. Il va aussi dénoncer le recours aux conflits pour s'approprier la ressource.

Malgré son scepticisme, Antoine Ayoub n'écarte pas pour autant la possibilité de frapper un jour le pic pétrolier. Mais pour l'instant, les spécialistes ne s'entendent pas sur une date. Et si cela arrive, nous ne sommes pas condamnés à consommer tout le pétrole jusqu'à la dernière goutte, insiste-t-il. Le pétrole va se raréfier, les prix vont augmenter et on va développer des solutions, affirme l'économiste.

Alors, si on ne doit pas craindre le pic pétrolier, est-il possible de prédire quel sera le prix du pétrole dans un avenir rapproché? L'expert n'ose pas s'avancer, même pour les six prochains mois. «J'aurais quitté le métier et j'aurais fait beaucoup d'argent», s'il avait pu prédire l'avenir, affirme l'universitaire sur un ton amusé.

L'après-pétrole

Une des raisons qui l'empêche de prédire l'avenir est la spéculation, notamment alimentée par la thèse du pic pétrolier. «Tout est possible avec la spéculation», souligne-t-il, donnant en exemple le sommet atteint avant la crise, à 147 dollars le baril. Une flambée des prix qui n'a rien à voir avec l'épuisement des réserves. Depuis quelques jours, les prix ont recommencé à augmenter. «Cette remontée n'a pas lieu d'être. Ça recommence, la spéculation», lance M. Ayoub, qui croit que le baril devrait plutôt se vendre de 50 à 65 dollars.

La spéculation est néfaste pour préparer la transition vers l'après-pétrole. «Quand on crie au loup, on empêche la prise de décision qui serait rationnelle ou alors, on ne prend pas de décision. On attend que la bulle éclate», analyse le professeur.

Chose certaine, le pétrole sera de moins présent dans nos sociétés. Antoine Ayoub reconnaît que le prix du pétrole est «condamné à augmenter». Le pétrole bon marché s'épuise. La hausse constante des prix mène au développement de substituts, d'énergies renouvelables. On découvre aussi de nouveaux gisements de plus en plus coûteux à exploiter, comme en Alberta. Mais ce pétrole n'est pas une solution de rechange idéale. «On voudrait des substituts qui soient rentables, qui soient écologiquement acceptables. Ce qui n'est pas le cas pour les sables bitumineux», dit-il. Le problème actuel n'est donc pas le tarissement des réserves pétrolières, mais bien l'introduction sur le marché d'innovations technologiques qui feront diminuer notre dépendance envers le pétrole, ainsi que l'introduction des énergies vertes.

Bref, n'en déplaise aux écologistes, il y aura toujours du pétrole. Mais il coûtera de plus en plus cher. Si la sécurité des approvisionnements est assurée, l'économie ne devrait donc pas être en panne sèche au cours des prochaines années.