PCAA: un cauchemar logistique prend fin

Pierre Laporte partait pour deux semaines de vacances à Sainte-Lucie, dans les Caraïbes. Dans les bagages, on imagine l'essentiel: brosse à dents, vêtements de plage, crème solaire. Sans compter un téléphone satellite, qu'il s'était acheté sur Internet. «Il fallait que je sois en communication. Le téléphone cellulaire ne fonctionne pas là-bas, ou très mal. Et quand il fallait prendre des décisions, on n'avait pas trois semaines...»

Dans la restructuration du papier commercial, qui connaît ces jours-ci sa conclusion, M. Laporte agissait en coulisse. Responsable du dossier chez Ernst & Young, la firme qui a supervisé l'opération, il avait l'obligation d'être à l'affût de chacun des gestes de chacun des joueurs. Des gens de JPMorgan et Merrill Lynch, des armées d'avocats, un barrage de petits investisseurs frustrés, etc. D'où l'achat d'un téléphone à 2000 $.

Pour le commun des mortels, la crise du papier commercial se définit assez grossièrement: un gâchis financier de 32 milliards dans lequel de grands établissements, comme la Caisse de dépôt et la Banque Nationale, se sont brûlé le bout des doigts lorsque les choses ont mal tourné.

Mais derrière le rideau, la logistique qu'il a fallu mettre en place pour tout reconstruire est d'une ampleur sans précédent. Lorsque M. Laporte a voulu créer un schéma pour expliquer la situation, avec la totalité des actifs, les éléments sous-jacents et les flots d'argent, la chose a couvert un mur au complet. «Et encore, je trouvais ça trop petit», dit-il. Un manque d'espace qui rappelle le quartier général des dossiers, lequel se trouve à Toronto et qui, selon ce qu'a rapporté le Globe and Mail il y a quelques semaines, occupe un étage entier dans un gratte-ciel du centre-ville.

Le papier commercial adossé à des créances, communément appelé PCAA, était un type de titre très pratique pour les investisseurs qui souhaitaient stationner leur argent de façon sécuritaire. C'était un placement à court terme, dont les rendements — légèrement supérieurs aux obligations gouvernementales — provenaient de dettes de cartes de crédit, des voitures de location, des prêts hypothécaires, etc.

À l'été 2007, lorsque les États-Unis ont découvert que trop de sociétés financières avaient consenti des prêts de type subprime à des acheteurs de maison, les grands établissements au Canada ont commencé à croire que le PCAA était lié, d'une façon ou d'une autre, à ces subprimes. Plus personne n'en voulait. Lorsqu'il n'y a plus d'acheteurs pour un produit, sa valeur chute et il devient impossible de s'en débarrasser.

Petits et grands

Les grands détenteurs, comme la Caisse et la Banque Nationale, mais aussi des banques étrangères, comme Deutsche Bank et UBS, ont donc décidé de décréter un moratoire. Seulement 7 % du PCAA était lié aux subprimes. Mais il était trop tard. Au total, environ 2000 investisseurs étaient coincés, dont 100 sociétés et 1900 individus.

«Mon bureau est plein de papiers», dit Brian Hunter, un ingénieur de l'Ouest canadien qui en a pour 658 000 $ et qui a parlé au nom des petits investisseurs. Il a travaillé fort pour comprendre ce qui se passait. «Tant que je n'ai pas l'argent et que ce n'est pas conclu de manière définitive, je ne ferai pas le ménage.» En théorie, ça pourrait être cette semaine.

Pour que le PCAA redémarre, il a fallu fondre les anciens titres et laisser décanter afin de les convertir en obligations à long terme, dont l'échéance viendra d'ici huit ou neuf ans. Si l'opération s'est révélée difficile, c'est que, sous le PCAA, il n'y avait pas que des dettes de cartes de crédit ou des hypothèques. Il y avait aussi des credit default swaps, des produits dérivés extrêmement sophistiqués qui échappent à la réglementation.

«C'était tellement complexe qu'il a fallu intégrer dans l'équipe des gens de toutes sortes de disciplines», dit Me Marc Duchesne, de Borden Ladner Gervais, le cabinet d'avocats qui représentait Ernst & Young.

«Ces produits dérivés, ça a été conçu par des banques d'affaires. C'est très complexe sur le plan financier, mais aussi très documenté au point de vue juridique. Alors l'avocat se perd là-dedans car il lui manque des notions de produits dérivés, et le spécialiste financier se perd parce que la complexité de la documentation empêche le flot des idées», ajoute Me Duchesne.

Le doute

Mercredi, les détenteurs de PCAA ont commencé à recevoir les nouveaux titres. Selon des personnes bien informées, ces détenteurs n'ont pas encore commencé à les vendre.

Mais cette conclusion a failli ne jamais avoir lieu. Peu avant Noël, par exemple, des courtiers — dont les banques new-yorkaises et européennes — ont commencé à trouver que la tourmente des marchés rendait les termes de la restructuration risqués. À moins d'une garantie financière des gouvernements pour soutenir le processus, on voyait mal comment l'opération pouvait se poursuivre. Cet appui est finalement venu, à hauteur de 3,5 milliards.

«Ç'a passé proche, mais je ne voyais pas comment les joueurs et les gouvernements auraient pu laisser tomber ça», dit M. Laporte. À un certain moment, Ernst a même commencé à imaginer une liquidation complète. «Ç'a duré 15 minutes. J'ai reçu un appel me disant que ça devrait fonctionner.»