Portrait - Un intérêt pour les études

Jean Marchand a été un leader dans le monde des affaires et continue de jouer un rôle actif dans Fondation Universitas.
Photo: Jacques Grenier Jean Marchand a été un leader dans le monde des affaires et continue de jouer un rôle actif dans Fondation Universitas.

Unigesco, l'Unique, Compagnie d'assurances, Fondation Universitas et Éducaide ont en commun d'avoir été créés à l'instigation de Jean Marchand. On l'a souvent confondu avec son homonyme qui fut président de la CSN et ministre dans le gouvernement Trudeau. Cet autre Jean Marchand, également citoyen de Québec, a été un leader dans le monde des affaires et continue de jouer un rôle actif dans Fondation Universitas, une société sans but lucratif qu'il a fondée en 1964 et qui a depuis distribué plus de 26 millions en bourses. En 2005, pour venir en aide aux enfants des milieux défavorisés, il lançait Éducaide, qui a déjà accumulé un fonds proche de deux millions et qui aura distribué cette année 300 bourses de 500 $.

M. Marchand, qui est un homme d'équipe, refuse de s'attribuer tout le mérite de ces réalisations, qui n'auraient sans doute pas été les mêmes sans sa contribution. Sa vie même aurait été complètement différente sans la détermination qui l'habite depuis longtemps. Il y a d'abord eu le choc du décès de son père à 60 ans, alors qu'il avait acquis sa première auto deux ans plus tôt. Celui-ci laissait une veuve avec six enfants, dont Jean, le cadet. Il avait 16 ans et poursuivait des études classiques. Faute d'argent, ce rêve risquait de s'écrouler. Alors, il a vendu du lait en poudre et des cintres de bois de Baribeaucraft au porte-à-porte, les fins de semaine et même le soir, sans compter tous les emplois d'été qui lui ont permis de poursuivre ses études à L'Académie de Québec puis à l'Université Laval, où les Frères des écoles chrétiennes qui inauguraient la faculté de Commerce lui offrirent une bourse annuelle de 250 $ pendant trois ans. Cela lui permit d'obtenir une maîtrise en administration des affaires. Ce coup de pouce financier, il allait le rembourser d'une manière exponentielle dans les années qui allaient suivre.

Avant même la fin de ses études universitaires, il devenait courtier pour la firme Hallé Couture, dont il assumait la gérance deux ans plus tard. De 1961 à 1964, il dispensait en plus des cours d'assurance aux Universités Laval, de Montréal, de Sherbrooke et aux HEC. Il en profitait pour faire du recrutement de courtiers pour Hallé Couture, qui avait alors adopté l'optique avant-gardiste de n'embaucher que des diplômés universitaires. C'est ainsi qu'avec Roland Hallé il a monté une équipe de 20 courtiers, tous associés dans cette firme, qui a réussi à vendre 20 millions de dollars d'assurances par année. Pour cette bande de jeunes, les affaires allaient très bien, et ils se sont dit: «Pourquoi ne pas lancer notre propre compagnie d'assurances?»

Un boursier qui renvoie l'ascenseur

En cette même année 1964, de retour d'un congrès du World Future Trade à Chicago, où on prévoyait une augmentation importante des coûts de l'éducation, M. Marchand décide avec M. Hallé de fonder un club de placements pour les étudiants à l'Université Laval, club qui a fonctionné. Puis est venue l'idée d'un club de placements pour les parents reposant sur des sommes reçues à titre d'allocations familiales. Cet argent serait mis en fiducie, puis versé sous forme de bourse au bénéfice de leurs enfants. Ainsi est née Fondation Universitas. Toutefois, l'idée a été reprise par plusieurs autres groupes dont les motivations n'étaient pas nécessairement philanthropiques. À la suite d'abus, le gouvernement a décrété la suspension de tous les permis pendant au moins 30 jours, soit le temps de procéder aux vérifications. Universitas, qui avait à son service 90 représentants, risquait de les perdre. M. Marchand a alors fait appel à l'actuaire Jean-Louis Gauvin — «j'ai fait toute ma carrière avec lui», dit-il — et l'a supplié de lui trouver les moyens de sortir de cette impasse. Universitas a finalement obtenu du gouvernement que le délai soit d'au plus 30 jours et que les vérifications soient faites immédiatement chez Universitas. Cette fondation a été la seule à survivre à cette crise, rassurant ainsi tout le monde sur la qualité de ses produits.

La fondation a continué de progresser. Depuis ses débuts, en plus des versements de 26,6 millions en bourses à des étudiants de niveaux post-secondaire et universitaire, elle a remboursé plus de 250 millions aux souscripteurs, tout en présentant aujourd'hui des actifs de 500 millions. L'argent investi dans Universitas retourne aux bénéficiaires que sont les étudiants, ou aux souscripteurs si les enfants ne poursuivent pas d'études. Ces fonds sont confiés aux gestionnaires professionnels que sont Jarylowsky Fraser et Addenda Capital. Ils ont donné pour l'exercice 2007 un rendement brut de 6,52 % et un rendement net de 5,2 %, après déduction des frais de gestion.

Depuis 1988, le gouvernement fédéral a créé la subvention pour l'épargne-études, qui est de 20 % à la base et qui peut être bonifiée à 30 et 40 %, pour encourager les familles à plus faibles revenus d'investir. En septembre dernier, le gouvernement du Québec versait à Universitas le premier versement de l'incitatif québécois à l'épargne-études, soit un montant de 4,16 millions, qui sera redistribué à plus de 83 000 jeunes inscrits à Universitas. Les gens qui investissement dans cette fondation ne bénéficient pas de déduction fiscale; en revanche, il n'y a pas d'impôts sur le revenu qui en provient éventuellement.

Universitas emploie 60 personnes à son siège social de Québec et 270 représentants au Québec et au Nouveau-Brunswick, lesquels sont des travailleurs autonomes à commission regroupés au sein de 10 agences de vente. C'est dans la région de Québec que la pénétration d'Universitas est la plus forte. Depuis trois ans, les efforts se font surtout dans la région montréalaise avec l'ouverture d'une succursale. La croissance provient surtout désormais des clientèles anglophones et allophones. Universitas est en concurrence dans ce marché avec d'autres fondations. La pérennité de cette institution est garantie par le fait que c'est une société à but non lucratif qui ne peut être vendue. M. Marchand est aujourd'hui président du conseil, et la relève à la direction est assurée par Richard Garneau, un actuaire en qui le fondateur a pleine confiance.

Et puis, Éducaide

Au fil des ans, les gens d'Universitas se sont souvent fait demander pourquoi il n'y avait pas de programme pour ceux qui n'avaient pas d'argent à investir. MM. Marchand et Garneau ont voulu alors savoir de dirigeants d'écoles quelle était la cause principale du décrochage scolaire. Leur réponse: c'est le degré de scolarité de la mère, et le décrochage a surtout lieu en troisième année de secondaire. La pauvreté est évidemment un facteur important.

Partant de ces constats, les deux hommes ont décidé de «fonder quelque chose de nouveau». Leur modèle prévoit que l'école met sur pied un comité pour recenser les élèves qui ont besoin d'une bourse, laquelle est de 500 $ et confiée à l'école qui en assume la gestion. À la fin de l'année, un rapport doit être présenté. Éducaide, créée en 2005, a amassé environ deux millions en dons, octroyé 100 bourses en 2006, 200 en 2007 et 300 cette année, soit un montant total de 300 000 $, dans 56 écoles réparties dans 34 commissions scolaires. Éducaide fonctionne entièrement avec des bénévoles et est totalement indépendante d'Universitas. «On dit à un jeune: si tu es sérieux, on te prend en charge avec une bourse jusqu'à l'université», explique M. Marchand, qui se dit très impressionné par la réponse des gens.

Une carrière bien remplie

En plus de cet engagement communautaire exceptionnel, Jean Marchand a connu une carrière professionnelle non moins remarquable. Avec ses 20 collègues de Hallé Couture — tous alors dans la vingtaine —, il a fondé une compagnie d'assurances. Comme en 1966 le gouvernement exigeait une mise de fonds initiale d'un million et que les jeunes courtiers n'avaient pas cet argent, ils ont décidé de faire une émission d'actions à 1$ et se sont tous mis à vendre des actions. En mai 1967, Unigesco, un holding, voyait le jour pour chapeauter L'Unique, la première compagnie d'assurance-vie en Amérique du Nord à n'embaucher que des courtiers ayant un diplôme universitaire. Les actionnaires d'Unigesco sont devenus clients de leur compagnie d'assurances, dont la croissance fut rapide et dont M. Marchand devint p.-d.g. à partir de 1972. Celui-ci fondait l'Unique, Compagnie d'assurances générales en 1978. Après 20 ans d'une vie très intense dans l'industrie de l'assurance, l'Unique fut vendue à La Solidarité pour une somme de 12,5 millions, qui l'a revendue elle-même par la suite à l'Industrielle Alliance.

Unigesco a continué d'exister avec M. Marchand comme p.-d.g. Bertin Nadeau en a pris le contrôle et en a fait une société de distribution, et M. Marchand a quitté ce navire en 1982 avec l'intention de prendre une année sabbatique, laquelle fut ratée, puisqu'il a rapidement été sollicité par le cabinet de comptables Touche Ross à Montréal. «On veut un développeur», lui a-t-on dit. N'étant pas comptable, il a posé comme condition d'être quand même associé dans le cabinet. Il a signé un contrat de deux ans, qui s'est prolongé pendant 20 ans. Son rôle a consisté à apprendre aux comptables à vendre leurs services. Il a de plus participé à la fusion de plusieurs bureaux. Le cabinet Touche Ross est passé de deux à 14 bureaux, la plus importante acquisition ayant été Samson Bélair. Puis, un associé français lui a dit qu'on avait besoin de ses services en Europe, ce qui l'a amené à faire des sessions de formation un peu partout dans le monde, en Suisse, en Allemagne, en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Mexique et au Venezuela. M. Marchand résume sa carrière en une petite phrase: «J'ai toujours aimé faire grandir.» Cela s'applique aussi à sa propre famille. Avec son épouse Monique, il a eu cinq filles qui leur ont donné une bonne douzaine de petits-enfants. Alors qu'il est aujourd'hui âgé de 71 ans, Universitas et Éducaide occupent encore une bonne partie de son temps.