Dégringolade boursière en dépit du plan Bush

La Bourse de Toronto n'a pu faire autrement que de suivre le courant. À l'instar des places boursières du monde entier, qui ont signé un recul généralisé devant les craintes de récession en sol américain, le TSX a plongé de 605 points hier pour subir sa plus forte chute depuis février 2001. De Tokyo à Paris en passant par Londres et Shanghai, les cotes ont défilé en rouge.

Cette baisse mondiale, en l'absence de Wall Street dont l'activité était arrêtée pour le congé Martin Luther King, est survenue 72 heures après que le président américain, George W. Bush, eut souhaité un stimulant rapide pour l'économie chancelante des États-Unis. Pour les Bourses européennes et asiatiques, il s'agissait hier de la première séance depuis ce voeu de M. Bush.

À Toronto, qui a perdu 4,8 % hier et 13 % depuis le début de l'année, des dizaines de compagnies ont vu leur action toucher son plus bas niveau en un an, notamment les Banques TD et Royale, la Banque de Montréal et la CIBC, Rona, la société minière, le câblodistributeur Cogeco et l'assureur Manuvie.

L'indice composé TSX a terminé la séance à 12 132,13 points, une culbute à la fin de laquelle 90 milliards de valeur boursière se sont volatilisés. Depuis octobre 2007, lorsque le TSX a inscrit un record d'altitude, la dégringolade cumulative se chiffre à 17 %.

Ailleurs dans le monde, l'indice parisien CAC-40 a perdu 7 %, tout comme le DAX allemand. L'indice composé de Shanghai a reculé de 5 % et la Bourse de Bombay a laissé filer 7 %.

Dans une note envoyée à ses clients, la firme Merrill Lynch a utilisé le titre «Marché baissier: passer de l'affût à l'avertissement». Celle-ci, qui parle de l'«émergence d'une récession américaine», croit que le TSX terminera l'année 2008 autour de 11 300 points (pour un recul total de 16 %), et que son creux de l'année se situera sous les 10 000 points. Les problèmes américains ne seraient pas complètement sans impact pour l'économie canadienne. «Nous voyons la fin de la récession américaine à l'automne 2008», a écrit l'économiste David Wolf.

L'économie américaine subit présentement les contrecoups d'une déconfiture dans son secteur immobilier, lequel se répercute notamment dans les dépenses de consommation. La croissance est passée de 2,9 % en 2006 à 2,2 % en 2007. Pour 2008, l'OCDE prévoit 2 %.

Pas d'immunité

Merrill Lynch n'est pas la seule à prédire une année incertaine. L'hypothèse selon laquelle l'économie mondiale peut se débrouiller parfaitement bien lorsque le géant américain tousse — hypothèse de ce qu'on appelle le «découplage» — n'est peut-être pas si solide, ont déclaré de leur côté les économistes de la Financière Banque Nationale.

«Pour les investisseurs canadiens, il est significatif que les marchés émergents commencent à sous-performer», ont écrit Clément Gignac et Pierre Lapointe. «Même si le Canada a les bases les plus solides du G7, son marché boursier a récemment suivi de plus près les indices boursiers des marchés émergents, plus que ceux des États-Unis, de l'Europe et de l'Asie.» Si l'hypothèse du découplage ne tient pas la route, «l'élan des prix des matières premières pourrait fléchir et faire reculer les actions canadiennes».

À Toronto, le sous-indice des métaux et des mines, où loge justement Teck Cominco, est justement celui qui a le plus écopé hier. Il est tombé de 7,6 %. Aucun secteur n'a été épargné. Celui de l'énergie, par exemple, a reculé de 5,7 %. Les technologies de l'information se sont repliées de 4 %, tirées vers le bas par la déconfiture de 7,5 % du poids lourd RIM, fabricant du BlackBerry. Du côté des services financiers, la chute était de 3,9 %.

«On est très proche d'un marché baissier [bear market], que ce soit de manière officielle ou technique», a dit Doug Porter, économiste à la Banque de Montréal, dans une dépêche de Canadian Press.

En parallèle, la Bourse de Toronto a vu l'action de Quebecor World glisser encore plus loin. L'imprimeur, contrôlé par le holding Quebecor de la famille Péladeau, a annoncé hier matin qu'il devait se placer sous la protection des tribunaux contre ses créanciers. Le titre de la compagnie, qui a perdu 99 % de sa valeur en un an, a chuté de 50 % à 17 ¢ sur un très lourd volume de 18 millions d'actions.

Gestionnaire de portefeuille à la firme Claret, Jean-Paul Giacometti a dit que le recul des Bourses présente des aubaines. Certaines actions sont soudainement intéressantes. «Depuis environ une semaine, on achète dans le secteur bancaire», a-t-il dit.

Continuer à contribuer

Pour le commun des mortels, M. Giacometti a dit que les soubresauts ne devraient pas être un frein à la contribution à l'investissement ou aux REER, mais un incitatif à continuer de façon régulière pour profiter d'achats à faible prix. Il a cité en exemple l'année 2003, laquelle a été une excellente année de reprise. L'investisseur moyen, pourtant, s'était retenu, encore échaudé par la mauvaise performance des marchés en 2001 et 2002.

«En investissement, les gens ont tendance à aller jouer dehors quand il fait beau, quand les médias parlent de la Bourse en bien», a-t-il dit. «Or en fait, ils devraient aller jouer dehors quand il pleut, quand on en parle en mal.»

En jetant un coup d'oeil aux sous-indices du TSX, dont le recul était généralisé et pas circonscrit à un seul secteur, M. Giacometti en est venu à la conclusion que «ça signifie que le monde est plutôt inquiet». Il a prêté peu d'importance aux hypothèses de certains observateurs selon lesquels la baisse des Bourses à l'échelle mondiale était en fait la démonstration concrète que personne ne croit au plan Bush. Le président veut que le Congrès trouve le moyen de donner un coup de pouce à l'économie américaine. L'information qui circule veut que cette mesure se traduise par des chèques de 800 $ par personne, ou 1600 $ par famille, pour un total de 145 milliards $US.

Ailleurs sur les marchés, la Bourse de croissance TSX, située dans l'Ouest canadien et mettant en vedette des petites sociétés, a elle aussi connu une très mauvaise journée. Elle a plongé de 9 %.

Les observateurs de tous horizons étaient d'avis qu'il faudrait avoir les yeux rivés sur les marchés américains ce matin. Vendredi, après l'annonce du projet du président Bush, les grands indices de Wall Street ont tous terminé en légère baisse, les investisseurs se montrant peu inspirés par les voeux de la Maison-Blanche.

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